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Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011 > Littérature scientifique

compte rendu

 La religion des seigneurs. Histoire de l’essor du christianisme entre le Ier et le VIe siècle, Paris, Michalon éditions, 2010, 320 pages, 22 euros

Par Jean-Guillaume Lanuque


Eric Stemmelen

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Docteur en sciences économiques, Eric Stemmelen propose avec cet ouvrage une fresque de grande ampleur, et surtout une histoire des débuts du christianisme sous un angle relativement hétérodoxe. Constatant que le succès de cette religion est souvent trop exclusivement vu à travers les sources internes chrétiennes1 et sur le plan des idées, il souhaite privilégier quant à lui les dimensions socio-économiques et politiques. Rappelant la centralité de l’esclavage dans le mode de production romain (à l’instar d’un Aldo Schiavone dans L’histoire brisée, Paris, 2009, chroniquée sur notre site), il fait des mutations de celui-ci le moteur primordial de la victoire du christianisme. La croissance extensive que l’esclavage supposait, basée sur l’impérialisme de Rome, connaît en effet un coup d’arrêt au cours du IIe siècle, entraînant par là même une récession : recul des surfaces cultivées et de la production agricole, dépeuplement touchant surtout les couches inférieures, qui s’ajoutent aux épidémies, invasions et autres guerres civiles. Le déclin des villes qui s’ensuit fait surgir le système du colonat, mode de production alternatif basé sur le paysan libre, attaché à la terre dont il est métayer par contrat, ce bail étant transmissible héréditairement. Cette nouvelle structure économique a toutefois besoin de valeurs également nouvelles : l’autorité (sic), le travail (dans une société où toute activité sous contrainte est généralement déconsidérée pour l’homme libre) et la famille (afin de permettre le renouvellement de la force de travail).

Pour les promouvoir, la classe des maîtres du colonat, nouvelle aristocratie d’origine militaire, va alors décider de s’appuyer sur le christianisme en facilitant son essor. Ce dernier, loin de toute doctrine révolutionnaire, défend en effet la soumission à l’autorité (contrairement à l’ataraxie grecque et romaine), valorise le travail contraint et encourage la procréation2. A l’appui de son hypothèse, Eric Stemmelen constate que les provinces où le colonat prédomine sont également celles de l’essor du christianisme. Cette nouvelle noblesse, plus populaire et provinciale dans sa genèse, s’oppose alors à l’ancienne aristocratie sénatoriale, de plus en plus dépossédée des quelques prérogatives qui lui restaient (l’empereur Gallien lui retire ainsi tout commandement militaire)3, tandis que les couches inférieures de la société romaine tendent à s’uniformiser de plus en plus (une affirmation qui manque cependant d’exemples précis). Eric Stemmelen insiste d’ailleurs sur le fait que les conversions au IIIe siècle se font d’abord au sein des catégories favorisées, les évêques étant également souvent fort riches, ce qui coïncide avec le pouvoir croissant des grands seigneurs dans les villes. En dépit de la réaction conjoncturelle de Dioclétien, les grands propriétaires fonciers parviennent à leur fin avec Constantin, le christianisme s’imposant dès lors par la force, à travers ce que l’auteur nomme « une révolution culturelle », faite de destructions de livres, de bâtiments païens, et d’un recul scientifique et artistique. C’est le triomphe législatif de l’idéologie chrétienne, nataliste4, et le renforcement concomitant du colonat et des inégalités de richesses, avec le début du servage et la décantation des trois ordres, bases constitutives de l’ère médiévale en Europe occidentale. Dans ce cadre presque cauchemardesque, les invasions germaines sont perçues par les populations laborieuses comme une libération vis-à-vis de lois romaines désormais étouffantes. Ainsi, « (…) c’est bien (…) la prise en main de l’empire par les seigneurs chrétiens et, en conséquence, la mise en place d’un Etat intégriste qui fut à l’origine de cette fragilisation puis de cet effondrement de l’empire romain d’Occident face aux assaillants » (p.259).

Si Eric Stemmelen s’inscrit dans une lignée déjà ancienne d’auteurs (Gibbon et son classique Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain, mais aussi les travaux plus récents de Ramsay MacMullen et Polymnia Athanassiadi5), il le fait d’une manière qui place fréquemment son livre à la limite entre étude historique et pamphlet plus proche de la Libre pensée. Certes, il insiste à raison sur des données récentes de l’historiographie qui obligent à revisiter l’histoire des premiers siècles du christianisme : absence de hausse continue et massive du nombre de chrétiens, évalué à seulement 5% au début du IVe siècle (les plus anciens vestiges matériels du culte datant d’ailleurs des IIIe et IVe siècles) ; surévaluation générale des persécutions anti-chrétiennes, seulement ponctuelles, suscitant bien des légendes (celle des martyrs gaulois comme Blandine, entre autres) ; dictature militaire de Constantin et de la plupart de ses successeurs, animée par un véritable « instinct de mort », sensible à travers le durcissement de la législation en particulier ; implantation du christianisme en assimilant certains aspects des cultes antérieurs (la Vierge Marie et les saints comme substituts du polythéisme et émergence d’une mythologie alternative) et relativisation de sa nouveauté et de son originalité. Il réaffirme également le réel recul de la civilisation au Haut Moyen Âge, contre l’idée d’une transition en douceur à la mode ces dernières décennies, et propose même une nouvelle explication de l’origine du terme païen6. Mais trop tranché et définitif7, son propos manque souvent de nuance, apparaissant ainsi, à plusieurs moments, comme trop manichéen. On ne peut pas dire que son hostilité à l’égard du christianisme soit discrète, au point de jeter parfois le trouble et le doute sur certaines affirmations (l’empire chrétien qualifié de totalitaire). D’autre part, sa thèse, pour séduisante qu’elle puisse paraître au vu de son caractère matérialiste, voire marxiste, souffre d’une tendance sous-entendue à un machiavélisme organisé, de la part des grands seigneurs du colonat, qui semble trop forcé, sinon artificiel. On voit mal ces derniers mettre au point un plan conscient, sur plusieurs générations, visant à s’appuyer sur les valeurs et l’organisation structurée de l’Eglise ; mieux vaut sans doute privilégier une convergence objective plutôt qu’une subjectivité proche des théories « conspirationnistes ». Il ne faudrait pas pour autant vouer aux gémonies un ouvrage dérangeant, qui apporte bien des pistes permettant d’améliorer notre compréhension de l’Antiquité romaine et de poursuivre le débat.


Pour citer cet article


Stemmelen Eric.  La religion des seigneurs. Histoire de l’essor du christianisme entre le Ier et le VIe siècle, Paris, Michalon éditions, 2010, 320 pages, 22 euros : Par Jean-Guillaume Lanuque.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : octobre 2011, 1 octobre 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1440




 
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