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Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011 > Romans

compte rendu

D’acier, Paris, Liliana Levi, 2011, 387 p., 22 €

Par Georges Ubbiali


Silvia AVALLONE

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Ce premier roman d’une auteure inconnue dans l’Hexagone vient d’y recevoir un excellent accueil, après avoir été best-seller dans la botte (prix Campiello Opera Prima). Le Monde n’hésite pas à lui consacrer une page complète dans son supplément livre (27 mai 2011). Ce patronage suffit-il pour faire de D’acier un bon roman, voire un futur classique du roman social ? Il faut reconnaître que la thématique est des plus intéressantes. Dans la veine des grands livres d’initiation, il s’agit de décrire le destin parallèle de deux adolescentes, Anna et Francesca, dont la jeunesse se déroule à Piombino, petite localité sur la côte méditerranéenne, plombée par le soleil, avec, à l’horizon, l’île d’Elbe que l’on aperçoit les beaux jours. L’activité principale de la jeunesse de la cité est de se faire dorer sur la plage immaculée. Mais le côté édénique s’arrête brutalement sur ce paysage de rêve dont la réalité s’inverse rapidement. En effet, Piombino se révèle une cité ouvrière, parsemée de HLM vétustes, où s’entassent les familles ouvrières dont les conditions de vie sont déterminées par l’aciérie qui emploie la plupart des pères et des fils. Le royaume aperçu apparaît assez rapidement comme un enfer, fait de drames familiaux, de drogue et d’alcool qui circulent à flot, de conditions de travail dégradées, de pères libidineux et handicapés, rescapés du travail de l’acier, de mères subissant le joug des mâles et accablées par les tâches domestiques. Mais Anna et Francesca n’ont que quatorze ans et cet univers, elles le savent, elles le veulent, ne sera pas le leur. Elles vomissent les pères, elles haïssent ce monde dégradé, elles refusent le sort fait à leur mère, elles ne songent qu’à l’évasion, à l’ailleurs, là-bas, qui va constituer leur futur. En attendant, il faut tout supporter : les frères dominateurs, la pesanteur de l’aciérie qui envahit tout l’espace, les samedis soirs insupportables, les rapports avec les garçons insistants, les contraintes de la famille, le délitement d’un monde qui va à vau l’eau, au rythme des menaces qui pèsent sur l’usine d’acier. Malheureusement pour elles, la réalité sociale se révèle plus pesante que les aspirations de l’adolescence. Avec finesse, l’auteure sait dessiner et rendre palpable au lecteur la divergence qui va peu à peu s’insinuer entre les deux jeunes filles. L’une, pour des raisons que l’on laissera découvrir au lecteur, va voir son destin basculer, car bonne élève. La promesse d’une sortie de sa classe va se révéler possible. Destin singulier et solitaire, payé en quelque sorte par le sacrifice du frère. Lequel frère, ouvrier syndiqué et fêtard, vote Berlusconi, expression des contradictions d’une classe que la matière romanesque sait rendre réelle. Tandis qu’Anna franchit peu à peu les étapes d’un exit sans retour, Francesca compte sur sa plastique pour entrevoir un autre avenir. Las, le sort est cruel, même pour les jolies filles. Francesca l’apprendra à ses dépens. Leur amitié s’en trouvera profondément atteinte. Avallone sait traduire avec justesse à travers un récit serré, multipliant les péripéties et les effets dramatiques (l’accident à l’usine), les déconvenues d’une classe, à travers l’évolution de deux de ses représentantes. Le fait qu’il s’agisse de jeunes filles, puis femmes, constitue sans doute une des novations les plus marquantes de ce récit social, même si les hommes ne sont pas absents, loin de là. Ils sont même assez « pesanti » comme on l’exprime en italien. Néanmoins le choix d’ordonner la narration explique sans doute le succès foudroyant en Italie. Au lecteur français de se faire une opinion. L’avenir dira si ce récit est destiné à rentrer dans les classiques d’une littérature sociale.


Pour citer cet article


AVALLONE Silvia. D’acier, Paris, Liliana Levi, 2011, 387 p., 22 € : Par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011, 31 août 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1389




 
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