Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011 > Littérature scientifique

compte rendu

Armes et bagages. Journal des Brigades rouges, Paris, Les Belles Lettres, 2008, 326 pages, 19 euros.

Par Denis Andro


Enrico FENZI

9782251443386FS

Universitaire spécialiste de Pétrarque et de Dante, Enrico Fenzi entre en contact en 1976 avec la colonne génoise des Brigades rouges, d'abord pour évoquer avec un militant le "mouvement" (le Mai rampant italien) à l'université, puis pour participer à certaines actions. Arrêté ainsi que sa femme Isabella en 1979, puis acquitté, il plonge ensuite dans la clandestinité et est à nouveau arrêté à Milan en 1981, en compagnie du dirigeant de l'époque, Mario Moretti. Il se distancie progressivement en prison de son organisation,  s'en désolidarise  ("dissociation"). Il retourne en prison en 1993 pour purger sa peine. Il est en règle avec la Justice depuis 1997, même si récemment (mars 2011), une association de victimes du terrorisme a obtenu son désistement à un congrès de littérature.

Son récit-témoignage, qui s'ajoute à ceux d'autres anciens brigadistes (Moretti, Renato Curcio, Alberto Franceschini...) est marqué par un regard sans complaisance sur son passé, mais aussi par un ton fait de retenue, souvent perspicace: "j'ai pu constater combien il est facile de céder à un sentiment de toute-puissance et d'en rester profondément corrompu, quand on s'imagine être mêlé à ces secrets qui portent atteinte à la vie de tous et la bouleversent" (p.43).  Il éclaire de l'intérieur la logique du destin (un mot qui revient à plusieurs reprises) qui le conduira, une seconde fois, à s'engager : "il était possible de lui échapper, mais c'eût été, justement, une fuite" (p.204). Ce sont ses rendez-vous avec des ouvriers devenus des clandestins vivant dans des "bases", sérieux et dévoués à l'organisation, qui le déterminent : "marqués par le destin qu'ils s'étaient choisi, un destin horrible, rempli de fautes - cela, j'en ai toujours été conscient - mais un destin écrit en lettres de feu dans l'histoire de leur classe" (p. 70). Puis, de prison en prison où s'entrecroisent les militants, anciens ou nouveaux, des différentes colonnes et organisations (Prima linea, etc.).

Les Brigades rouges entendent représenter, sur le terrain de l'affrontement armé, la classe ouvrière et toute une "génération communiste". Cette dernière est marquée par des références fortes, souvent familiales, à la Résistance antifasciste et par une sociabilité de quartier (particulièrement bien évoquée dans ce récit à travers Gênes). Elle a perdu confiance en l'Etat après le massacre de la Piazza Fontana à Milan en 1969. Dans ce paysage très politique et très clivé, "l'idée de l'homicide politique avait déjà pénétré dans nos consciences " (p.44). Sont menées, en frappant des cadres et des représentants régionaux du patronat, des actions contre la "restructuration" de l'organisation du travail dans les grandes usines du nord de la péninsule, l'un des axes de la ligne politique : "la politique, à Gênes, c'était, pour les Brigades rouges, la politique industrielle" (p.86). "Si nous laissons faire, le prolétariat va perdre dans l'usine et dans le quartier. Nous devons rompre cet encerclement" (p. 68), lui dit un militant quelque temps après un lâcher de tracts à l'entrée de l'usine sidérurgique Italsider, première action à laquelle il participe - mais cette fois-ci pour évoquer une action violente contre un ingénieur (par ailleurs membre du PCI) jugé responsable de la restructuration dans une autre usine, Ansaldo. Les ouvriers s'ouvrent-ils à l'influence de l'organisation ? Les attentats contre des personnes coupent le courant de sympathie qui a pu parfois exister ; quant aux jeunes autonomes de la ville, "ils étaient paralysés par la crainte d'avoir un brigadiste dans leurs rangs" (p.83). Mais l'organisation armée, hermétique, est marquée par un sentiment d'"omniscience".

Fenzi éclaire également, au fil d'un récit non linéaire, les conflits internes (entre "intérieurs" emprisonnés et "extérieurs" qui conduiront l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, entre colonnes régionales, notamment avec la "Walter Alasia" de Milan, qui va vers la scission  et qu'il est chargé de contacter); il évoque, sans prétendre à une analyse historique, les autres acteurs: le PCI, le "mouvement" de 1977 - dont il juge que l'importance a été surévaluée - ; il décrit surtout le quotidien de la prison, les puzzles pour tuer l'ennui, la méfiance mais souvent aussi les amitiés entre détenus, les débats et disputes politiques entre dirigeants, ou ce "combat au fleuret" (p.151) entre Curzio et Toni Negri, emprisonné après la vague d'arrestations du 7 avril 1979 visant à donner un coup d'arrêt au "mouvement". Mais çà et là, durant ces années rouges, Fenzi peaufine aussi - de façon étonnante - ses études sur le Quattrocento. Ainsi, dans une bibliothèque de Naples, il en vient, étant clandestin, à se cacher quand il aperçoit un autre chercheur (p.214) ou - pour la première période – il effectue des voyages avec ses enfants en Provence ou en Allemagne à l'occasion de colloques.

Un chapitre rétrospectif, "Vingt ans après", conclut : "maintenant, cette histoire est finie, et nous savons que nous avons joué la vie des autres et la nôtre (...). C'est justement pour cette raison que, aujourd'hui, les catégories de la politique ne sont plus suffisantes pour rendre compte de ce qu'il s'est passé" (p.318). Un silence sera choisi. Mais il fait quelques remarques: il n'est pas possible de faire l'histoire du "mouvement" en occultant la lutte armée, "que cela plaise ou non, l'expression la plus radicale et la plus cohérente des mouvements nés après 1968" (p.310). Ensuite, ce qui se présentait comme une utopie tournée vers le futur, un lendemain, représentait tout au contraire quelque chose qui était déjà en train de mourir : "tant le modèle théorico-pratique que la réalité effective du communisme" (p.311). L'Italie aurait ainsi anticipé, de façon tragique et opaque (car des fractions du pouvoir, elles aussi, croient alors en un avenir du communisme, mais comme "péril"), la chute du Mur de Berlin, également en tant qu' "expérience centrale, parce que les éléments de la tradition communiste y ont touché à leur terme, ont fusionné et se sont entièrement consumés, sans résidu, avec la pureté abstraite d'une expérience de laboratoire" (ibid.). Quelques lignes plus tôt, Enrico Fenzi avait rappelé un souvenir : Gênes paralysé par une grève générale en 1960. Il a vingt ans et parcourt la ville : "le silence irréel de ce matin de juillet chaud et limpide, pendant qu'on attendait le train et que tout était suspendu - on n'allait pas à l'école, on n'allait pas à l'usine, et pourtant on était là et on partait, appelés par quelque chose à quoi on ne pouvait pas se dérober -, cette attente, je ne peux les oublier" (p.315). Quelque chose comme une fidélité déterminée, rencontrant un contexte terriblement violent, à une histoire collective, mais quand déjà l'histoire s'enfuit.


Pour citer cet article


FENZI Enrico. Armes et bagages. Journal des Brigades rouges, Paris, Les Belles Lettres, 2008, 326 pages, 19 euros. : Par Denis Andro.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011, 31 août 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1383




 
Revue électronique Dissidences...-