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Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011 > Nos archives du mois : le mouvement féministe

compte rendu

L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe à nos jours, Paris, Seuil, Collection Points Histoire, 2005, rééd. 2008, 388p.,10 €.

Par Jean-Paul Salles


Robert MUNCHEMBLED

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Le contraste est grand entre la mine austère du Professeur Muchembled et le sujet de son livre. Plus que jamais la comparaison de Marc Bloch entre l'historien et l'ogre de la fable, attiré dès qu'il flaire de la chair humaine, est justifiée. Cet « appétit » nous vaut un livre éclairant et synthétique sur la façon dont l'Occident – essentiellement la France et la Grande-Bretagne, avec une incursion aux Etats-Unis – s'est employée à canaliser l'énergie vitale que représente le sexe, de la Renaissance jusqu'aux années 1960.

Au début de la période en effet, XVIe-XVIIe siècle, le sexe n'est pas licite. Pour assurer le salut de son âme, le croyant est invité à « contenir et domestiquer » son corps. C'est au prix de souffrances et de terreurs que l'occidental est parvenu à un autocontrôle individuel des pulsions. Les confesseurs ne vont-ils pas jusqu'à s'insinuer au fond des alcôves, questionnant les fidèles sur les positions adoptées ou les types de caresses ? Cependant, l'homme étant ce qu'il est, même au XVIIe siècle, les jeunes mâles frustrés parviennent à avoir des rapports physiques furtifs avec des femmes sans protecteurs ou insuffisamment défendues. Les viols collectifs ne sont pas rares. Ce puissant effort de répression sexuelle explique largement, selon l'auteur, la dynamique de l'Europe, l'épanouissement du capitalisme, Muchembled souscrivant aux explications anciennes de Max Weber, Norbert Elias ou Michel Foucault, tout en les nuançant.

Le XVIIIe siècle – le siècle de Sade – introduit une parenthèse dans cette contrainte de l'individu. Les livres érotiques fleurissent, constamment réédités, les femmes sont moins diabolisées et l'individu est promu. Et même, désormais l'orgasme est pensé non seulement comme favorisant la procréation mais comme licite. Dans son Tableau de l'amour conjugal, le médecin rochelais Nicolas Venette, conseillait dès 1686 l'acte d'amour aux hommes pour « préserver leur santé et éviter la mort subite » et aux femmes pour « écarter la mélancolie, l'hystérie et la maladie verte ou chlorosis ».

Au contraire, au XIXe siècle le sexe est banni par les bourgeois victoriens, le coït réputé dangereux, voire mortel, la masturbation notamment étant accusée de conduire au trépas. En tout cas, par l'éjaculation l'homme perd de sa substance et de sa puissance ! Dans un catalogue de 1904, la Maison Mathieu de Paris propose divers appareils contre l'onanisme, comme des caleçons métalliques hermétiques fermés, auxquels on peut ajouter des entraves pour les bras et même des moufles métalliques formant râpe. De la même manière que l'épargne permet de tirer des dividendes, la modération sexuelle est une condition de longue vie. Cependant, l'homme réputé « chaud », « lapin », ne peut accepter cette modération sexuelle dans le couple qu'au prix de la fréquentation des prostituées. La prostitution a donc à cette époque une fonction sociale primordiale. Elle est codifiée, se déroule dans des lieux surveillés, les filles sont régulièrement soumises à visite médicale, le but étant de rendre le client intact à sa famille. Malgré tout la syphilis inquiète à la fin du siècle, inspirant romans et pièces de théâtre, comme Les Avariés d'Eugène Brieux, en 1901. Plus encore que l'homme, la femme, dont le modèle est la mère de famille sans désirs, voire frigide, centrée sur ses enfants et son foyer, est victime de cette morale victorienne, dominante jusqu'à la fin des années 1950.

La révolution des sixties va permettre à un modèle nouveau, radicalement différent de ceux du passé, de s'imposer peu à peu. C'est « l'ère du plaisir qui débute ». Ce qu'on appelait jusqu'ici perversion, l'homosexualité par exemple, est banalisé. La mise au point du contraceptif oral féminin permet aux femmes de contrôler leur fertilité : « Le dieu plaisir peut désormais être adoré sans angoisse par les femmes, ce qui ne leur était jamais arrivé depuis les origines de l'humanité » (p.342). Cependant, la fin de l'inégalité érotique n'est pas sans alarmer les hommes. Mais les valeurs hédonistes l'emportent, peut-être plus vite dans la vieille Europe qu'aux Etats-Unis très marqués par l'héritage puritain. Une bibliographie assez complète (p.363-383) permet de continuer à explorer ce continent du plaisir.

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Pour citer cet article


MUNCHEMBLED Robert. L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe à nos jours, Paris, Seuil, Collection Points Histoire, 2005, rééd. 2008, 388p.,10 €. : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : septembre 2011, 22 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1189




 
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