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Bibliothèque de comptes rendus : août 2011 > Nos archives du mois : le mouvement anarchiste

compte rendu

Les Anarchistes contre la République. Contribution à l'histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, 491 p., 24 €.

Par Jean-Paul Salles


Vivien BOUHEY

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On ne remise pas aux oubliettes les travaux de Jean Maitron sur l'anarchisme aussi facilement ! Rappelons que sa thèse, soutenue il y a plus de 50 ans, a été publiée par François Maspero en 1975 et rééditée par Gallimard, dans la collection Tel, en 1992 (sous le titre Le Mouvement anarchiste en France , volume 1, Des origines à 1914, et volume 2, De 1914 à nos jours, avec une imposante bibliographie). C'était pourtant l'ambition, plusieurs fois maladroitement réaffirmée, de V. Bouhey. Et pour cela il a compulsé nombre d'archives, surtout celles de la Préfecture de Police et la série M de nombreux centres d'archives départementaux. Mais le problème de cet historien, c'est qu'il en est esclave, reprenant trop souvent à son compte les phobies et les illusions des indicateurs de police. Ceci l'amène à parler de véritables réseaux anarchistes, qu'il accuse Jean Maitron de n'avoir pas vus. Sentant malgré tout que cette vision policière de l'histoire est exagérée, il hésite quand même à parler, pour les années 1908-10, de « véritables commandos » anarchistes, comme le fait sa source (p.405). Mais, même si l'auteur fait parfois preuve de prudence (« Sans aller aussi loin (que la police) et dans l'attente d'une étude plus approfondie des sources anglaises », écrit-il), il reste néanmoins persuadé que « ces différentes affaires témoignent bien de la capacité des anarchistes à s'organiser » (p.297-8). La volonté de l'auteur de prouver que les anarchistes sont beaucoup plus organisés qu'on ne l'a dit est touchante de naïveté. Est-il si étonnant que les anarchistes de Saône-et-Loire aient des liens entre eux, ceux du Creusot étant en contact avec ceux de Montceau-les-Mines ! A-t-on le droit de parler de Genève – nous sommes au XIXe siècle – comme « d'une ville creuset du terrorisme international » (p.54) ? Il n'hésite pas à conclure même : « On pourrait même aller jusqu'à affirmer qu'il existe – de façon officieuse – une sorte d'exécutif anarchiste pour la France (voire pour l'Europe occidentale) » (p.443). L'apprenti historien aurait dû suivre la tradition du métier qui veut qu'une source, policière ici, soit constamment recoupée par une source d'autre origine. On trouve une étude autrement pertinente des réseaux anarchistes chez Carole Bantmann, une thèse que l'auteur ne semble pas connaître (Voir la recension sur notre site par Vincent Chambarlhac).

Toute aussi agaçante est la propension de l'auteur à utiliser un vocabulaire religieux pour parler des anarchistes : « l'évangile anarchiste » (p.35), « les coreligionnaires » (p.60), les « fidèles » avec guillemets (p.365) ou les chapelles anarchistes sans guillemets (p.424). Enfin, pour faire bonne mesure, l'auteur laisse transparaître ici ou là son mépris pour son objet d'étude. Il parle de « l'atmosphère empoisonnée des groupes anarchistes, où des inimitiés tenaces existent, où l'on se dispute fréquemment et où l'on se bat souvent à propos de tout et de rien » (sic, p.42-43). Alors que reste-t-il de ces nombreuses pages ? A notre avis peu de choses : un développement conséquent et à peu près juste sur les anarchistes et l'affaire Dreyfus (p.327-357), mais Jean Maitron avait déjà dit l'essentiel ( op. cit . T.1, p.331-342). Et surtout, bien des sujets fondamentaux ne sont qu'effleurés. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, l'action des néo-malthusiens ou des éducateurs anarchistes. Si le nom de Paul Robin (1837-1912) et celui de Cempuis (Oise) sont cités, les études de Nathalie Brémand ( Cempuis, une expérience d'éducation libertaire à l'époque de Jules Ferry, Paris, Edition du Monde libertaire, 1992) et de Renaud Violet ( Régénération humaine et éducation libertaire , Université Marc Bloch, Strasbourg II, 2002, Maîtrise,140 p.) ne sont pas véritablement utilisées. Le nom de Félix Fénéon n'est pas cité et La Revue Blanche ignorée, et donc la séduction exercée par l'anarchisme sur les milieux intellectuels avant 1914 également (voir sur notre site la recension du livre de Paul-Henry Bourrelier sur La Revue Blanche ). L'impeccable présentation de l'ouvrage – une tradition aux PUR -, l'absence de fautes d'orthographe…ne sauvent pas l'entreprise. La louangeuse préface de Philippe Levillain, directeur de la thèse d'où est issu l'ouvrage, par son outrance, laisse perplexe. Longtemps encore il faudra revenir aux travaux de Jean Maitron et de Gaetano Manfredonia pour être éclairé sur l'aventure anarchiste au XIXe siècle, essentielle pour comprendre le profil du mouvement ouvrier français.


Pour citer cet article


BOUHEY Vivien. Les Anarchistes contre la République. Contribution à l'histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, 491 p., 24 €. : Par Jean-Paul Salles.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : août 2011, 22 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1124




 
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