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Bibliothèque de comptes rendus : août 2011 > Nos archives du mois : le mouvement anarchiste

compte rendu

Emile Pouget. La plume rouge et noire du Père Peinard. Biographie , St Georges d'Oléron, Ed. Libertaires, 2006.

Par Georges Ubbiali


Ulla Quiben XOSE

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La publication de la biographie d'un des fondateurs du mouvement anarchiste et du syndicalisme révolutionnaire français suscite évidemment un grand intérêt. De Pouget, on dispose d'anthologies de ses textes (Voir la plus récente, Pouget, Emile, Le Père Peinard, « journal d'un gniaff » , Les nuits rouges, 2006), certaines brochures ont été également rééditées ( Le sabotage , Mille et une nuits, 2004). Si une thèse lui a été consacrée (Claude Hyvert, La Sociale et le Père Peinard, 1894-1900 ) elle ne couvre qu'une partie de sa vie (Pouget meurt en 1931) et traite de ses idées politiques plus que de l'individu. Certes, il existe la fiche incontournable du Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier , pour se faire une idée de l'ampleur du personnage. Mais, sauf erreur de notre part, cet ouvrage est la première biographie qui lui est consacrée. Si le livre retrace correctement la vie de l'individu, ne manquant pas un épisode de sa longue vie consacrée largement au mouvement ouvrier naissant, elle laisse néanmoins le lecteur sur sa faim. Trois raisons peuvent être invoquées. Tout d'abord le travail sur les archives, indispensables pour apporter des éléments supplémentaires à ce que l'on sait déjà sur le personnage se révèle d'un apport limité. Certes, l'auteur échappe à la tentation de rabattre Pouget sur ses écrits, même si par moment son livre tend à se confondre avec une anthologie de ses textes tant les citations sont démesurément longues. Mais l'essentiel des archives sont les archives départementales de l'Aveyron, département dont Pouget est issu, ainsi que des archives familiales. Si ces documents nous permettent d'apporter des détails sur tel ou tel aspect (ainsi les déplacements de Pouget, auprès de sa famille aveyronnais régulièrement surveillé), ils ne modifient pas fondamentalement la connaissance du personnage. Le second reproche que l'on peut apporter est que le biographe ne prend pas la peine de fournir les références de nombreuses citations qu'il utilise. Enfin, ces oublis ne seraient trop graves si l'auteur ne confondait le travail historique avec l'apologie d'un personnage/d'un courant politique. Ce livre est un plaidoyer pro domo en faveur de l'anarchie, du mouvement libertaire et du syndicalisme révolutionnaire. Cette posture n'est bien entendue pas répréhensible, bien au contraire. Mais elle ne doit pas aveugler et conduire le biographe à approuver sans réserve les actions du biographié. Sans même parler des jugements normatifs nombreux sur le courant socialiste (il faut reconnaître que le guesdisme y prête le flanc), Quiben ne s'interroge à aucun moment sur le rapport qui pourrait exister entre la théorie des minorités actives et le fascisme, qui se nourrira en partie du syndicalisme révolutionnaire. Ainsi l'auteur justifie sans état d'âme le déni démocratique que représente le mode d'organisation, un syndicat, une voix, que les syndicalistes révolutionnaires (Pouget en premier lieu) ont mis en place au sein de la CGT. Le résultat est que de faibles minorités, certes combatives, contrôlaient l'appareil syndical, au détriment de la masse des syndiqués. Avancer ainsi « Les syndicalistes révolutionnaires avaient tout intérêt à se battre contre la représentation proportionnelle car ils étaient mieux représentés dans les petits syndicats que dans les grosses structures », p. 259 soulève pour le moins quelques interrogations sur le rapport à la démocratie dont est porteur le syndicalisme révolutionnaire. De la même manière, le ralliement de Pouget à l'Union Sacrée (il collabore à l' Humanité en écrivant des feuilletons patriotiques - information que l'auteur avoue ne pas avoir vérifiée, p. 318) n'est pas questionné. Au mieux, selon Quiben, «  que pouvait faire une minorité de syndicalistes révolutionnaires contre cette marée patriotique ?  », p. 316 ? Pourtant, tout au long de cette biographie, l'auteur montre la capacité de Pouget, avec un courage rare, à se battre à contre-courant, au risque de la prison. L'attitude politique valable avant 1914 ne l'était donc plus à partir d'Août ? On pourrait rajouter d'autres thèmes, ainsi le rapport au politique de Pouget et de son courant, certainement beaucoup plus complexe que l'auteur ne le laisse entendre, avec son rejet de participer au référendum sur la constitution européenne de 2005 (cf. p. 287). Mais cette simple indication souligne bien qu'au-delà du cas de Pouget, ce livre ouvrent sur de nombreux dimensions. Que ces critiques n'empêchent pas le lecteur de découvrir donc un livre qui apprend beaucoup de choses par ailleurs sur le mouvement ouvrier avant 1914. Les passages consacrés à la diffusion du Père peinard par les trimardeurs sont ainsi totalement passionnants sur la manière dont les idées progressistes pouvaient circuler, physiquement pourrait on dire, à travers le territoire. De même, le chapitre consacré au roman d'anticipation que Pouget a rédigé avec Pataud, Comment nous ferons la révolution (réédition Syllepse, 1995) devrait donner envie aux lecteurs de découvrir ce monument de la pensée syndicaliste révolutionnaire. Notons également l'analyse de l'évolution d'une bonne partie du mouvement anarchiste ainsi que de Pouget, même s'il n'en est pas le moteur, à l'égard de l'Affaire Dreyfus (de l'indifférentisme au ralliement antidreyfusard). Des annexes fournies et des illustrations complètent ce livre à la fois inégal et intéressant.


Pour citer cet article


XOSE Ulla Quiben. Emile Pouget. La plume rouge et noire du Père Peinard. Biographie , St Georges d'Oléron, Ed. Libertaires, 2006. : Par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : août 2011, 22 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1104




 
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