Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012 > Nos archives du mois : lutte armée et terrorisme

compte rendu

Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 p., 25 euros.

Par Franck Gaudichaud


Gilles BATAILLON

Image1

Comment comprendre les guerres civiles et les affrontements armés en Amérique Centrale à la fin des années soixante-dix ? Comment dépasser les images d’événements circonscrits et les relier aux sociétés dans lesquelles ils ont surgi ? Comment penser ces évènements par delà les clichés longtemps à l’honneur tant dans la presse que dans les sciences sociales ? Tel est le questionnement central de cet ouvrage de Gilles Bataillon, spécialiste de l’Amérique Latine, actuellement chercheur et professeur au Mexique. L’auteur écrit ce livre fort d’un travail de recherche développé durant plusieurs années, en Amérique Centrale, mais également grâce à une expérience quotidienne vécue auprès des peuples indigènes, les guérilleros miskitos et mayangnas. Cette « genèse » nous fait pénétrer au cœur de trois sociétés, choisies pour leur exemplarité : le Guatemala, le Nicaragua et le Salvador. Elle décrit les affrontements armés qui y ont lieu, en les replaçant dans le cadre des profondes et rapides mutations que vivent alors ces pays dans les années soixante/soixante-dix. Dans son analyse des « guerres internes » de l’Amérique Centrale, Gilles Bataillon cherche ainsi explicitement à entrer en rupture avec plusieurs paradigmes. Selon lui, il s’agit de « rendre toute leur épaisseur à ces sociétés et d’accepter tout à la fois de prendre la liberté de s’interroger sur les événements eux-mêmes et de chercher à les réintroduire dans une trame socio-historique ». La première rupture à mettre en valeur est ainsi la forte différence entre les sociétés sud-américaines et celles de la partie centrale du sous-continent : faiblesse de l’Etat et caudillisme sur-puissant, instabilité de la domination des militaires sur la société produit de la faiblesse de leur position vis-à-vis des oligarchies en place, « culture politique » spécifique, rôle encore plus grand de l’ingérence des Etats-Unis. Autres ruptures assumées par l’auteur : celles envers certaines écoles scientifiques jusque là hégémoniques. La première école à relativiser, selon G. Bataillon, serait celle de la théorie de la dépendance qui voit dans la dépendance économique des sociétés centre-américaines, la cause presque unique de la déstructuration des relations sociales et ceci au sein même des classes dominantes (avec le concept de « crise inter-bourgeoise »). A notre avis, il faut pourtant bien reconnaître que l’impérialisme et la misère sont autant de facteurs centraux pour expliquer le surgissement des guérillas en Amérique Centrale. Pourtant Gilles Bataillon, tout en acceptant qu’il existe bien là « un arrière plan de la violence », nous invite à introduire d’autres facteurs clefs dans notre analyse, notamment certaines données d’ordre psychosocial tel le sentiment d’injustice sociale chez les paysans et les indigènes, ou encore, la « rage » des classes moyennes face à certaines prévarications des élites (notamment lors des tremblements de terre de Managua (1972) ou de Ciudad Guatemala (1976)). Mais finalement de tels phénomènes ne sont-ils pas justement la conséquence de la misère et la dépendance économique ? L’autre rupture s’affiche en contre-point avec les analyses politiques de type fonctionnaliste. Celles-ci insistent sur le fait que la « radicalisation » de l’ensemble des acteurs sociaux serait le produit de l’incapacité du système politique à absorber les revendications venues de la société (par exemple, l’incapacité du dictateur Somoza, au Nicaragua, à ouvrir légèrement son régime de fer et poussant ainsi les opposants à se rallier à l’option armée des sandinistes). L’ouvrage montre que les militaires au pouvoir se sont essayés, de temps en temps, à de telles ouvertures, telle celle du Général Romero au Salvador, qui procède en 1979 à diverses réformes, dont la levée de l’état de siège. Finalement, ce qu’essaie d’expliquer Gilles Bataillon, c’est qu’il n’existe pas d’automatismes absolus et qu’il faut éviter toute vision mécaniste des sociétés centre-américaines. Ce parti pris permet notamment de restituer toute sa place à l’évènement : l’assassinat de Pedro Joaquim Chamorro au Nicaragua, les meurtres de plusieurs prêtres et la nomination de Mgr Romero au prix Nobel de la paix au Salvador ou encore les tueries sélectives des années 1978-1980 au Guatemala sont autant de faits qui structurent et redéfinissent la dynamique de la lutte armée, tout comme la position des organisations révolutionnaires. L’ouvrage se lit facilement et les références théoriques sont multiples, au risque parfois d’un éclectisme certain dans l’analyse, pas toujours convaincant (Tocqueville associé à Marx ou François Furet à Charles Tilly). La bibliographie est conséquente et le tout accompagné d’une importante chronologie. En conclusion et pour expliquer cette genèse de la guerre civile en Amérique Centrale, il y aurait eu dans les années soixante/soixante dix, une mutation radicale des sociétés centre-américaines sous le coup d’une modernisation capitaliste conduite « par en haut » et de fortes mobilisations sociales, mutation qui fut aussi synonyme de dictatures sanglantes, terrorisme d’Etat, insurrections armées et luttes révolutionnaires. Dans un prochain travail, Gilles Bataillon nous promet de revenir sur l’histoire de ces pays pour une période plus récente. On attend avec intérêt cette publication, alors que l’actualité montre l’érosion des anciens guérilleros révolutionnaires (comme au Nicaragua), tout comme l’illusion de « transitions démocratiques » qui n’en finissent pas...


Pour citer cet article


BATAILLON Gilles. Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 p., 25 euros. : Par Franck Gaudichaud.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de comptes rendus : janvier 2012, 21 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1081




 
Revue électronique Dissidences...-