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Bibliothèque de compte rendus : décembre 2011 > Nos archives du mois : le mouvement communiste international

compte rendu

Berlin : l'effacement des traces 1989-2009, Paris, BDIC/ Lyon, Fage Editions, 2009, 127 p., illustrations couleurs, bibliographie (exposition au BDIC Musée d'Histoire contemporaine/ Invalides, 21.10 -31. 12 2009).

Par Iveta Slavkova



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L'exposition qui vient de se terminer au BDIC Musée d'histoire contemporaine avait pour ambition d'explorer les traces de l'ancienne RDA dans la culture actuelle de l'Allemagne unifiée. Berlin se trouvait au centre de cette réflexion, en tant que lieu symbolique à la fois de la division et de la réunification. Invitant des artistes contemporains travaillant à et/ou sur Berlin, l'exposition présentait également des visuels de propagande : affiches, slogans, cartes postales évoquant la culture et l'histoire est-allemandes. Les commissaires – les historiennes Sonia Combe et Régine Robin, et l'historien de l'art Thierry Dufrêne – adoptaient un point de vue engagé et critique face à l'arrogance avec laquelle le capitalisme occidental, incarné par l'Allemagne de l'Ouest, a imposé ses valeurs à l'ex-RDA. Cet argument traverse le très intéressant catalogue publié à l'occasion de l'exposition. Plusieurs thèmes allant dans ce sens sont réitérés dans les différents textes et notices : le déni de mémoire et l'effacement intentionnel et systématique de toute trace culturelle de la RDA , la destruction précipitée des bâtiments et des statues érigés pendant le communisme, la muséification façon Disneyland de l'héritage est-allemand et des vestiges du Mur, la résistance souvent passée sous silence des ex-citoyens de RDA face aux changements imposés, le révisionnisme univoque de l'expérience sociale et du mode de vie est-allemands, la réduction simpliste et caricaturale de ceux-ci à une « Ostalgie » (nostalgie du communisme).

Le catalogue est constitué d'un avant-propos, d'une préface suivie de trois articles de fond qui incombent aux trois commissaires cités plus haut. On y trouve aussi des entretiens avec Sophie Calle et Christian Boltanski, deux artistes français célèbres qui ont travaillé sur la réunification de Berlin. Plus loin, un des artistes exposés, Jean-Claude Mouton, installé à Berlin au moment de la chute du Mur, livre ses souvenirs et ses réflexions sur la ville changeante et la fragilité du médium photographique. Enfin, l'ouvrage se termine par des notices publiées à la manière d'un abécédaire, expliquant quelques-uns des documents visuels exposés, ainsi que par une bibliographie et une chronologie ciblées – un outil de travail précieux pour ceux qui s'intéressent à Berlin, à l'ex-RDA et plus généralement au postcommunisme dans les pays de l'Est.

Les textes très aboutis des commissaires proposent un point de vue convaincant et engagé sur l'histoire récente. Sonia Combe, conservatrice au BDIC, revient sur les événements d'octobre et novembre 1989 en analysant les slogans brandis par les manifestants à Berlin, mais aussi dans d'autres villes est-allemandes. Elle rappelle que la réunification n'est ni envisagée d'emblée ni acceptée aussi vite qu'on a voulu le dire à l'Ouest. Au début, les Ossies veulent reconstruire le socialisme et revenir aux préceptes fondateurs de la RDA. Après , quand l'idée de la réunification fait son chemin et se cristallise dans le slogan « Wir Sind ein Volk » (« Nous sommes un peuple »), beaucoup dénoncent le risque de « colonisation », de « vente » de la RDA à la RFA. Certes , en novembre 1989, les sondages indiquaient que 61% des Est-allemands souhaitaient la réunification : insérée dans l'article, une photo des queues devant la Deutsche Bank rappelle que Helmut Kohl avait lancé une campagne de « bienvenue » pour les ressortissants de l'Est en leur allouant la somme de 100 marks ouest-allemands.

L'article de l'historienne canadienne Régine Robin abonde dans ce sens, rappelant à quel point l'histoire allemande du xx e siècle est lourde à assumer et le travail sur la mémoire est difficile dans ce pays depuis le nazisme. A travers des exemples précis, notamment la reconversion rapide du Neue Wache (bâtiment analysé aussi dans les notices), l'auteure dénonce la confusion qui règne en Allemagne réunifiée entre les victimes du nazisme, du communisme et de la Shoah. Elle accorde une importance particulière à l'analyse du changement frénétique des noms des rues berlinoises qui, selon elle, invalide toute la tradition révolutionnaire allemande : on a enlevé, par exemple, le nom de Clara Zetkin, une des fondatrices du KPD, qui fut aussi féministe, anti-nazie, volontaire à la guerre d'Espagne, pour y remettre le nom d'une princesse prussienne. Régine Robin conclut que l'absence de nuance et la morgue de la propagande pro-occidentale n'aident pas à faire le deuil de la RDA et en percevoir les faillites et les manques ; elles mènent, au contraire, à une pseudo-nostalgie caricaturale et idéalisante.

L'historien de l'art Thierry Dufrêne (Université de Paris X), se penche pour sa part sur la destruction des œuvres d'art de l'époque communiste et sur les expositions, au discours très ambigu et pro-occidental pour la plupart, retraçant l'histoire de l'art allemand. Il revient sur la pertinence des critères évoqués après la réunification pour justifier la négation de l'art est-allemand : il ne peut y avoir d'art libre que dans une démocratie (comme si la liberté y était illimitée !) ou, plus bêtement, l'art communiste ne saurait être beau. Le texte s'attaque au sentiment arrogant de la prédominance de l'art occidental alors que le retour, si populaire, à l'expressionnisme figuratif vient des immigrés des écoles d'art à l'Est. Ce discours dépourvu de doute, péjorant la valeur des œuvres est-allemandes, écarte toute possibilité de résistance au sein du régime communiste. De même, la négation de la culture est-allemande est flagrante dans le Musée de la DDR nouvellement fondé qui, tel un « Legoland de l'ancienne République », regorge de pacotilles (une Trabant, un canapé vieillot, etc.) et de touristes.

En somme, on comprend avec ce catalogue que le désarroi des Allemands, mais aussi des autres pays de l'Est convertis au capitalisme, vient en partie de l'absence de travail de mémoire. La conception que seule la voie capitaliste pouvait redresser les économies malmenées a été propagée par une propagande massive, à l'Est et à l'Ouest, exploitant l'ébahissement des citoyens des ex-pays communistes face à la surabondance spectaculaire des temples de la consommation occidentaux (dans plusieurs articles, on évoque les visages illuminés des Ossies découvrant le hamburger chez MacDonald). Au lieu de saisir l'occasion pour repenser l'économie et la communauté, les pays occidentaux ont éradiqué et ridiculisé les propositions anti-capitalistes qui avaient pourtant leurs défenseurs. Ainsi, l'Europe s'est vite enlisée dans les certitudes occidentales, dans le cliché qu'une démocratie serait impossible hors de l'économie de marché. Et on a pris soin d'écraser, caricaturer, minimiser tout ce qui s'était passé à l'Est.

Citons en dernier exemple cette photo publiée dans le catalogue qui montre des bébés alignés sur le pot dans une crèche est-allemande. L'image avait servi la propagande de la RFA qui y voyait la massification et l'effacement de l'individu en RDA. Or une étude approfondie du contexte montre que la propagande ouest-allemande déguisait de cette manière un discours réactionnaire, s'opposant au concept même de crèche et incitant les mères à rester à la maison selon la tradition conservatrice maternaliste alors que les crèches est-allemandes s'inspiraient des dernières recherches internationales en pédiatrie. Donc, l'Ouest n'a pas toujours été le plus progressiste et, c'est le cas de le dire, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Tout en tenant compte de l'échec du communisme tel qu'il s'était imposé dans les pays de l'ex-bloc soviétique, il est possible de ne pas envisager que démocratie rime avec capitalisme. Un véritable travail de mémoire aussi bien à Berlin que dans les autres pays postcommunistes nous aiderait à avancer dans ce sens.


Pour citer cet article


Berlin : l'effacement des traces 1989-2009, Paris, BDIC/ Lyon, Fage Editions, 2009, 127 p., illustrations couleurs, bibliographie (exposition au BDIC Musée d'Histoire contemporaine/ Invalides, 21.10 -31. 12 2009). : Par Iveta Slavkova.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de compte rendus : décembre 2011, 15 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1043




 
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