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Bibliothèque de compte rendus : décembre 2011 > Nos archives du mois : le mouvement communiste international

compte rendu

Alexandre Voronski, 1884-1943. Un bolchevik fou de littérature , Grenoble, Ellug, 2000, 186 p., 21 €.

Par Georges Ubbiali


Claude KASTLER

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C'est en lisant l'ouvrage de Varlam Chalamov, Les années 20 (Verdier 2008) que m'est apparue la figure de Voronski, vieux bolchevique et un des responsables littéraires durant les premières années de la révolution soviétique. Cherchant à lire son autobiographie, finalement non traduite en français, je suis tombé sur le seul livre qui lui est consacré dans cette langue. Claude Kastler, professeur de russe à l'Université de Grenoble III, a consacré en effet une biographie à ce personnage méconnu du grand public. à travers la figure de Voronski, c'est tout un pan du bolchevisme qui surgit soudain. Issu d'une famille de religieux, Alexandre Voronski entre lui-même au séminaire à dix ans. C'est dans ce lieu qu'il adhère en 1904 au Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR). Suite à une émeute au séminaire l'année suivante, il en est chassé. Il installe une « commune » avec d'autres jeunes chassés en même temps que lui. Il y mène une vie de bohème avant de rejoindre St Petersbourg où il participe à la révolution de 1905. Il est envoyé ensuite par le Parti en Finlande pour faire du travail révolutionnaire parmi les troupes russes qui y sont stationnées. Revenu en Russie, il devient révolutionnaire professionnel. Arrêté, il passe une première année (1906-1907) en prison. Relâché, il est de nouveau arrêté et déporté. De nouveau libre, en 1910, il recommence son travail révolutionnaire.

Participant en 1912 à la conférence de Prague (où est fondé le parti bolchevique), il y défend le principe de publication d'un journal légal. Ce sera La Pravda . De nouveau exilé, c'est de la ville de Kem qu'il apprendra le déclenchement de la guerre de 1914. Il traverse la guerre et participe à la révolution de 1917 à Odessa où il organise la section locale du Parti. C'est à cette occasion qu'il s'occupe du journal de la ville d'Ivanovo, dont il fait un des meilleurs journaux provinciaux du Parti bolchevique. Il publie notamment quelques poètes prometteurs, ce qui attire l'attention de Gorki. Lénine le fait venir à Moscou pour s'occuper du domaine de la culture (aspect traité dans le chap. 3, le plus important de l'ouvrage puisqu'il en couvre la moitié). Voronski apparaît comme l'homme de Lénine dans le secteur de la culture ; s'opposant aux tenants du Proletkult de Lounatcharski, défenseur d'une culture prolétarienne. Il est chargé de lancer une revue culturelle (Terres rouges), ce qui l'amène à collaborer étroitement avec Gorki. La revue démarre à l'été 1921. C'est à lui qu'échoit la tâche de créer une maison d'édition pour publier les prosateurs favorables à la révolution. Il apparaît rapidement comme le véritable rassembleur des lettres soviétiques. Vieux militant bolchevique, Voronksi penche pour les thèses de l'opposition qui se dessine. En 1923, il est un des signataires de la déclaration des 46, première déclaration publique de la fraction antistalinienne du PCb. S'il ne fut pas un partisan inconditionnel de Léon Trotsky, Voronski fut incontestablement un opposant à Staline.

Dès la mort de Lénine, s'esquisse la domination du courant de la littérature prolétarienne (incarné par l'organisation MAPP) contre lequel Lénine (et Trotsky, en particulier dans Littérature et révolution ) s'était opposé. Une importante réunion de la communauté des lettres a lieu en 1924 où s'opère un premier glissement annonçant ce qui allait devenir le réalisme socialiste, triomphant esthétiquement à la fin des années 20, avec l'appui de Staline, sur les reliefs du Parti bolchevique. Cette histoire se déroule sur fond d'opposition entre les multiples écoles littéraires dont Kastler évoque, trop rapidement, les prises de position. Finalement, au moment où l'opposition est liquidée, Voronski est chassé en mars 1927 de ses responsabilités éditoriales. Il est exclu du Parti en novembre 1927. Il parvient toutefois à publier en 1928 un livre de critique important « Portraits littéraires », ainsi que la suite de ses mémoires (inédites, hélas, en français). Il est arrêté une première fois en 1928, exilé, puis relâché au bout d'un an. Le second tome de Eau de jouvence , son autobiographie, est publié en 1929. En 1931, il est réintégré dans le Parti et retrouve un poste dans le milieu éditorial, où il travaille à l'édition de textes classiques. En 1933-34, il publie des biographies d'écrivains célèbres (notamment Gogol).

Fin 1934, après l'assassinat de Kirov, Voronski disparaît de la scène publique. Il est arrêté en 1937 et fusillé en 1943. Sa fille, en tant que membre d'une famille d'opposant est également arrêtée. Les sources sur les dernières années de sa vie sont très limitées. Selon Kastler, l'évolution de Voronski les dernières années serait marquée par une évolution vers un retour aux racines chrétiennes de son enfance, même si les bases empiriques de ces affirmations apparaissent ténues.

Avec cette biographie, Claude Kastler offre un panorama particulièrement informé sur l'effervescence de création littéraire dans les années qui ont suivies la révolution, avant que ne s'affirme le pouvoir d'un autre ancien séminariste et l'instauration d'un régime totalitaire.


Pour citer cet article


KASTLER Claude. Alexandre Voronski, 1884-1943. Un bolchevik fou de littérature , Grenoble, Ellug, 2000, 186 p., 21 €. : Par Georges Ubbiali.

Revue électronique dissidences
[en ligne], Bibliothèque de compte rendus : décembre 2011, 15 juin 2011. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1035




 
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