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Volume N°1 / Lettres d'écrivains européens : du romantisme au modernisme > Lettres d'écrivains européens : du romantisme au modernisme

Article

La correspondance entre Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, ou la rencontre artistique de deux écrivains viennois dans les années 1900


Marie-Claire Méry, Maître de Conférences, Université de Bourgogne, Dijon, UFR de Langues et Communication, 2, boulevard Gabriel, 21000 Dijon, Centre Interlangues Texte, Image, Langage (TIL / EA 4182), marie-claire.mery [at] u-bourgogne.fr

Date de publication : 12 novembre 2010

Résumé

Hugo von Hofmannsthal et Arthur Schnitzler se sont rencontrés dans la Vienne des années 1890, et sont deux représentants importants du cercle des Jeunes Viennois, groupe d’artistes et d’intellectuels réunis par leur aspiration commune au renouvellement de l’art et de la pensée esthétique. Les deux écrivains commencent leur carrière littéraire précisément dans ces années 1890, et les lettres qu’ils commencent à échanger dès cette période témoignent de leur vie sociale en tant qu’artistes de plus en plus reconnus, ainsi que de leurs interrogations, parfois communes, au sujet de la création littéraire. Au fil des ans, l’un et l’autre ont volontiers évoqué dans leurs lettres les métamorphoses de l’amitié qui les unissait, amitié réciproque, mais menacée parfois par ce qui séparait le jeune prodige Hofmannsthal de son aîné Schnitzler.

Abstract

Hugo von Hofmannsthal and Arthur Schnitzler met in “fin de siècle” Vienna. They are both major figures among the “Young Viennese”, a group of artists and intellectuals who had in common their ambition to renew art and aesthetic thought. Both writers began their literary career during that decade and the correspondence they began during those years is a testimony of their social lives as literary men of increasing renown, as well as of their reflections, sometimes very similar, about literary creation. Over the years, each of them spoke readily in his letters of the development of their relationship, a reciprocal friendship, occasionally threatened by all that set Hofmannsthal apart from his elder, Schnitzer.


Table des matières

Texte intégral

Les écrivains autrichiens Arthur Schnitzler (1862-1931) et Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) ont définitivement trouvé une place éminente au sein de la littérature de langue allemande, et il suffit de rappeler les titres de quelques-unes de leurs œuvres les plus connues pour souligner la renommée littéraire que leur a accordée la postérité. Schnitzler est par exemple l’auteur du cycle dramatique Anatole (Anatol, 1888-1891)1, ou de la pièce à scandale La Ronde (Reigen, 1900)2, mais il est aussi admiré pour différents ouvrages narratifs, comme sa nouvelle Le sous-lieutenant Gustl (Leutnant Gustl, 1900)3, ou ses romans Mademoiselle Else (Fräulein Else, 1924)4 et Thérèse (Therese. Chronik eines Frauenlebens, 1928)5. Hofmannsthal, quant à lui, est célèbre pour ses œuvres de jeunesse, qu’il s’agisse de ses poèmes ou de ses « drames lyriques » comme La Mort et le Fou  (Der Tor und der Tod, 1893)6 ; mais il s’est distingué aussi comme l’un des initiateurs du festival de Salzbourg, créé en 1920, et comme le librettiste de Richard Strauss, par exemple pour Le Chevalier à la Rose (Der Rosenkavalier, 1911), ou La femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten, 1915)7.   

Au-delà de l’image que Schnitzler et Hofmannsthal ont laissée en tant qu’écrivains, et avant d’aborder plus précisément l’étude de quelques aspects de leur correspondance, il convient de rappeler à leur propos certains éléments biographiques pouvant éclairer les circonstances dans lesquelles est né cet important échange épistolaire. Les liens entre ces deux auteurs ont ainsi été nourris par le jeu subtil qui s’est instauré entre leurs ressemblances et leurs différences. L’un de leurs points communs est d’ordre sociologique : tous deux sont issus de la bonne société viennoise aisée et cultivée, et appartiennent à des familles d’origine juive parfaitement assimilées, dans lesquelles la culture allemande classique a en très grande partie occulté la culture juive, celle-ci ne subsistant plus que sous la forme de quelques traditions liées à la génération des grands-parents.

Néanmoins, il faut souligner que malgré la parfaite intégration sociale et culturelle de leurs familles respectives dans le monde viennois, Schnitzler et Hofmannsthal ont été l’un et l’autre confrontés à la question de leur judéité et aux manifestations éventuelles d’un antisémitisme latent ou tout à fait manifeste, voire officiel. Dans son autobiographie rédigée entre 1915 et 1920 et intitulée Une jeunesse viennoise (Jugend in Wien), Schnitzler raconte par exemple comment, à partir des années 1880, c’est-à-dire à l’époque où il est étudiant en médecine à Vienne, les étudiants juifs ont été de plus en plus souvent l’objet de l’hostilité croissante des autres étudiants. Il mentionne deux des conséquences concrètes de l’émergence de cet antisémitisme, professé au nom d’un nationalisme allemand de plus en plus virulent : d’une part, l’exclusion des étudiants juifs des corporations d’étudiants, et, d’autre part, l’interdiction de se battre en duel pour réparer un affront. Schnitzler écrit à ce sujet (Schnitzler 1987 : 152) :

Pour nous, jeunes gens, et plus précisément pour nous, Juifs, la question était à cette époque très actuelle, car l’antisémitisme croissait et fleurissait avec de plus en plus de force dans les milieux estudiantins. Les corporations national-allemandes avaient commencé à exclure les Juifs et les descendants de Juifs8.

Dans le cas de Hofmannsthal, la question de ses origines juives a été la source de réactions ambivalentes : l’écrivain a souvent volontiers reconnu qu’une partie de ses ascendants étaient juifs, mais il éprouvait aussi une forme d’aversion pour le monde des juifs orthodoxes venus de l’est de l’Europe, comme en témoignent certaines de ses notes rédigées alors qu’il était jeune officier stationné en Galicie. (Weinzierl 2007 : 32) On peut déceler dans cette forme d’ambivalence des processus conscients et inconscients d’affirmation et de refoulement de sa propre identité, identité d’autant plus complexe et problématique que dans le contexte idéologique et politique du moment, un accent de plus en plus marqué serait mis sur la question raciale. Dans son ouvrage intitulé Hofmannsthal et paru en 2005, le critique Ulrich Weinzierl s’est d’ailleurs tout particulièrement intéressé à cet aspect de la biographie de Hofmannsthal, consacrant le premier chapitre de son étude à ce qu’il appelle « le fantasme du sang juif » (Weinzierl 2007 : 17-48)9.

Si l’on considère maintenant Schnitzler et Hofmannsthal en tant qu’écrivains, il apparaît que leurs débuts en littérature, que jalonnera bientôt leur échange épistolaire, ont été marqués par des circonstances et des expériences divergentes, fortement liées à l’attitude de leur milieu familial. Hofmannsthal, élève brillant et précoce, a reçu dès son enfance une éducation académique très complète, fondée tout particulièrement sur l’étude des langues et des cultures étrangères, et ses parents salueront avec fierté la parution de ses premiers écrits. Schnitzler, quant à lui, n’a pas bénéficié de la même bienveillance, car son père, médecin laryngologiste, attend de son fils qu’il embrasse également la carrière médicale. Il a donc étudié la médecine, se spécialisant aussi dans le domaine de la laryngologie. Il a même publié quelques articles médicaux dans la revue Internationale Klinische Rundschau, fondée en 1887 par son père Johann Schnitzler. Voici ce qu’écrit Schnitzler à ce sujet dans son autobiographie (Schnitzler 1987 : 285) :

Mon père montrait toujours aussi peu de sympathie pour mes tentatives littéraires (évidemment, il ne les voyait pas toutes) et, par égard pour ma réputation de médecin, qui, pour de bonnes raisons, n’arrivait toujours pas à s’établir, il souhaitait à cette époque qu’au moins, en tant qu’écrivain, je ne me fisse pas connaître sous mon vrai nom10.

Jean-Yves Masson résume ainsi les expériences différentes qu’ont vécues les deux auteurs dans leur rapport à l’autorité paternelle :

Ayant reçu de son père, en apparence, la plus grande liberté de choisir sa voie, et encouragé en réalité de manière insistante par celui-ci à embrasser la carrière artistique, Hofmannsthal ne saurait avoir quoi que ce soit d’un artiste en opposition avec le monde d’où il sort, à la différence de tant de créateurs issus de milieux bourgeois, à qui leur famille impose sans appel le choix d’un métier jugé honorable et sûr (c’est même le cas de Schnitzler, qui appartient à la bourgeoisie juive, et que son père, célèbre médecin pourtant lié à de nombreux écrivains et artistes, introduit dans les cercles littéraires en même temps qu’il le contraint à devenir, comme lui, laryngologiste et à prendre sa succession). (Masson 2006 : 21-22)

Il est une autre différence qui apparaît déterminante au moment où Schnitzler et Hofmannsthal allaient entrer en contact épistolaire l’un avec l’autre : il s’agit de la différence d’âge, Hofmannsthal étant né douze ans après Schnitzler. Lorsque les deux artistes se rencontrent pour la première fois en 1890, Schnitzler a vingt-huit ans, tandis que Hofmannsthal n’en a que seize, et paradoxalement, c’est le plus jeune qui est déjà entré en littérature, recourant à divers pseudonymes – par exemple « Loris » ou « Theophil Morren » – pour avoir le droit de publier ses premiers poèmes. En revanche, Schnitzler, partagé entre ses obligations en tant que médecin et ses ambitions en tant qu’écrivain, hésite encore à s’écarter des attentes paternelles, et il traverse une longue période de doute quant à sa vocation littéraire. Le contraste entre Hofmannsthal, le jeune prodige, et Schnitzler, l’auteur en quête de sa propre œuvre, est d’ailleurs relaté de façon révélatrice par Stefan Zweig, dans son ouvrage autobiographique Le monde d’hier (Die Welt von gestern), paru en 1941. Brossant a posteriori le tableau du cercle d’artistes de la « Jeune Vienne » (« Jung Wien »), il présente la figure d’Hofmannsthal en citant à plusieurs reprises les propos admiratifs de Schnitzler à l’égard de ce jeune « génie ». Zweig écrit par exemple :

Hofmannsthal parut dans sa culotte courte, un peu nerveux et contraint, et il se mit à lire. « Au bout de quelques minutes, me racontait Schnitzler, nous dressâmes l’oreille et échangeâmes des regards étonnés, presque effrayés. Des vers d’une telle perfection, d’une plasticité si accomplie, d’un sentiment si musical, nous n’en avions jamais entendu d’aucun poète vivant, nous les avions à peine jugés possibles depuis Goethe. […] » Quand Hofmannsthal eut achevé, tous demeurèrent muets. « J’avais le sentiment, me disait Schnitzler, d’avoir rencontré pour la première fois dans ma vie un génie né, et jamais je ne l’ai éprouvé plus bouleversant au cours de toute mon existence.11 » (Zweig 1982 : 68-69)

En examinant les lettres échangées entre Hofmannsthal et Schnitzler, on constate qu’il s’agit d’un corpus quantitativement important, cet ensemble de lettres se caractérisant aussi par la continuité sans faille de leur relation épistolaire. En effet, ces lettres témoignent des liens constants qui se sont développés entre les deux écrivains pendant une quarantaine d’années, depuis leurs premiers contacts épistolaires en 1891 – Hofmannsthal adresse le 24 février 1891 un premier message sur une carte de visite à Schnitzler – jusqu’à la mort de Hofmannsthal à l’été 1929. Il serait intéressant d’étudier cette correspondance dans sa continuité et d’en examiner les différentes modulations et inflexions au fil des ans. Toutefois, il apparaît également pertinent de concentrer notre éclairage sur le corpus des lettres échangées entre 1891 et 1900, c’est-à-dire pendant la période où les deux auteurs publient leurs premières œuvres, jusqu’au moment où ils sont reconnus l’un et l’autre, quoiqu’à des titres divers, comme des écrivains importants12. Schnitzler devient alors un dramaturge prisé à Vienne comme à Berlin, tandis que Hofmannsthal accède à la notoriété au-delà du monde germanique, par exemple parmi les auteurs français qui travaillent au sein de la Nouvelle Revue Française.

Cette période correspond également à la phase où leur correspondance est la plus intense : les lettres des dix premières années de leur relation épistolaire représentent environ la moitié des lettres échangées, ce qui souligne l’importance particulière de cette amitié et de son volet épistolaire, alors que l’un et l’autre se situent encore au seuil de leur carrière littéraire. En revanche, les lettres postérieures à cette période traitent plus occasionnellement de leur activité littéraire. Elles sont ancrées davantage dans leur existence sociale, puisqu’ils sont désormais tous les deux des auteurs reconnus ; ou bien elles relèvent d’un registre privé, voire intime, lorsqu’il est question de leur rôle d’époux ou de père. L’avant-dernière lettre de Hofmannsthal à Schnitzler, le 31 juillet 1928, s’inscrit par exemple dans ce cadre très personnel, préfigurant en outre la coïncidence dramatique qui réunira les deux pères à la fin de leur vie, l’un et l’autre étant confrontés à une expérience tragique : le suicide d’un de leurs enfants. Hofmannsthal, qui venait d’apprendre la nouvelle du suicide de la fille de son ami, commence sa lettre par ces mots (1983 : 311)13 : « Que puis-je, qu’ai-je le droit de vous dire ? Nous sommes aussi des parents, et nous pleurons avec vous. » Il ignorait à ce moment-là que lui-même, moins d’un an plus tard, serait touché par le même sort, puisque son fils s’est suicidé le 13 juillet 1929, ce qui a d’ailleurs entraîné la mort de Hofmannsthal lui-même quelques jours plus tard, à la suite d’une attaque cérébrale.

A la lecture des lettres qu’ont échangées Schnitzler et Hofmannsthal – et il s’agit là d’une constante qui se vérifie au fil de leurs échanges épistolaires –, il apparaît nettement que l’un et l’autre considèrent la lettre comme un complément écrit aux formes orales de sociabilité. Si l’on veut évoquer à grands traits la vie sociale de ces deux auteurs, il convient de les resituer dans les milieux artistiques et intellectuels de la Vienne au tournant du siècle, milieux constitués de différents cercles qui se réunissaient volontiers dans tous les lieux de culture, comme les théâtres ou les salles de concerts, et parfois dans certains salons de l’aristocratie culturelle. Il faut en outre rappeler la place éminente des cafés, lieux de rencontre des artistes, mais aussi des journalistes, des critiques ou des acteurs en vue à l’époque. Dans tous ces lieux, on pratique la discussion théorique, le dialogue artistique, souvent la lecture publique de textes littéraires, bref, l’art de la « causerie », parfois polémique et souvent brillamment cultivé.

Dans de nombreuses lettres de Schnitzler et de Hofmannsthal, on peut constater que l’un et l’autre, sous une forme écrite, prolongent en quelque sorte des discussions qu’ils ont pu avoir précédemment lors de leurs rencontres. A plusieurs reprises, on retrouve des formules qui sont autant de tentatives, plus ou moins réussies, de transcrire certaines tournures propres à l’oralité, comme l’emploi de formes familières et  parfois dialectales : en mai 1898, à un moment où il doit travailler pour réviser ses examens universitaires, Hofmannsthal (1983 : 101) se dit par exemple « un peu abattu », et il emploie des termes typiquement viennois, comme « ein bissel » (au lieu de « ein bisschen »)14. Une remarque de Schnitzler du 6 août 1892 permet de confirmer cette parenté entre conversation orale et transcription épistolaire : dans un registre où se mêlent regret et sourire, l’écrivain exprime son souhait de disposer un jour de la possibilité de « phonographier les lettres », et donc d’enregistrer sur un support sonore toutes ces lettres en partie informelles et circonstancielles, sorte de « laborieuse manie de correspondre, dont les gens souriront et s’étonneront » un jour (1983 : 27-28)15.

Dans les lettres de Hofmannsthal ou de Schnitzler, on trouve – en écho à toutes sortes de propos banals que l’on peut échanger oralement – de nombreux sujets variés et éventuellement dérisoires, s’inscrivant dans la rubrique de ces petites nouvelles que l’on échange pour information, ou même seulement pour maintenir le contact, presque au sens de la « fonction phatique » du langage, telle que Jakobson l’a définie dans ses Essais de linguistique générale (1963 : 217). Hofmannsthal et Schnitzler évoquent ainsi parfois le temps qu’il fait, ainsi que les conséquences sur leur humeur ou leur santé. Ainsi, dans un passage d’une lettre de Hofmannsthal, datée du 17 mai 1897 (1983 : 86), le jeune écrivain précise « qu’[il] irait vraiment bien (et mieux que depuis longtemps) s’il n’y avait pas ce temps incroyable16 ».

Il est un autre registre souvent mentionné par les deux écrivains, et qui confirme cette complémentarité entre la vie sociale réellement vécue et l’acte épistolaire, qu’il s’agisse d’une lettre, d’une carte de visite, ou d’un bref billet : ce sont les nombreuses rencontres qu’ils ont l’un et l’autre avec tous les représentants de la Jeune Vienne ou de l’intelligentsia viennoise en général. On peut mentionner à titre d’exemple les figures de Richard Beer-Hofmann (1983 : 35), Felix Salten (1983 : 35), Hermann Bahr (1983 : 50), Karl Kraus (1983 : 50), Leopold von Andrian (1983 : 89), Lou Andreas-Salomé (1983 : 59), et Theodor Herzl (1983 : 52). Toutes ces personnalités, qui comptent parmi les acteurs principaux de la vie culturelle et intellectuelle de l’époque, se fréquentent le plus souvent dans les différents cafés viennois alors à la mode, et à la lecture de la correspondance entre Schnitzler et Hofmannsthal, il est possible d’établir un véritable répertoire topographique de ces lieux de convivialité et de sociabilité. Il est question du café Pfob (1983 : 31), du Café Central (1983 : 36), et du café Griensteidl (1983 : 33), ce dernier établissement étant celui que Karl Kraus, dans son pamphlet La littérature démolie, écrit en 1896 à l’occasion de la démolition de ce lieu de rencontres, avait ironiquement présenté comme le rendez-vous de « l’absence de talent », de « la sagesse précoce », et de la « mégalomanie » (Kraus 1990 : 76)17.

Toujours sur un mode qui rappelle celui de la conversation, les deux écrivains se plaisent aussi à rendre compte des spectacles, des concerts ou des représentations théâtrales auxquels ils ont assisté, à Vienne ou ailleurs. Schnitzler, qui a séjourné à Paris au printemps 1897, relate dans plusieurs lettres à Hofmannsthal ses expériences en tant que spectateur, évoquant par exemple le 6 mai 1897 une représentation du Misanthrope lors d’une « matinée au Français » (1983 : 84)18, ou mentionnant encore les noms de Hervieu, Donnay, Hermant ou Guiche, auteurs alors en vogue dans le répertoire des théâtres de boulevard (lettre du 26 avril 1897, 1983 : 81). Les échos de leurs lectures constituent un autre volet important de leur conversation épistolaire : dans sa lettre du 28 juillet 1895, Schnitzler évoque par exemple La Chartreuse de Parme, Le Divan oriental-occidental et les lettres de Schopenhauer (1983 : 57), tandis qu’à la même époque, Hofmannsthal raconte avoir emporté, pour ses lectures de vacances, le Faust et les Années de voyage de Wilhelm Meister (21 août 1895, 1983 : 60).

Dans ces fragments de conversation disséminés dans les lettres de Schnitzler et de Hofmannsthal, on retrouve encore un autre thème qui s’inscrit pleinement dans les formes de sociabilité pratiquées à l’époque par les classes aisées et cultivées : il s’agit du voyage, circonstance particulièrement propice au récit épistolaire, à cause de l’éloignement géographique qui naît entre les deux écrivains, privés alors de leurs rencontres régulières dans les cafés ou les théâtres viennois. Dans les lettres de Schnitzler et de Hofmannsthal, le thème du voyage se décline sous des formes diverses, tantôt séjour thermal – à Marienbad par exemple pour Schnitzler en juillet 1897 (1983 : 54) – tantôt voyage culturel, Paris étant alors une destination appréciée tant par Schnitzler (26 avril 1897, 1983 : 81) que par Hofmannsthal (15 mars 1900, 1983 : 134).

Il convient pour finir de souligner l’engouement particulier de Schnitzler pour les randonnées à bicyclette, engouement qu’il essaie à de nombreuses occasions de faire partager à son jeune ami. Cet enthousiasme pour la bicyclette est évidemment conforme à l’esprit du temps, mais on peut aussi considérer que l’insistance avec laquelle Schnitzler rend compte des itinéraires qu’il a explorés et qu’il conseille chaleureusement à Hofmannsthal sont autant d’invitations à se rencontrer encore, non seulement sur les chemins de la littérature mais par la découverte nouvelle de la nature. Hofmannsthal, pressé à plusieurs reprises par Schnitzler d’apprendre à faire de la bicyclette (1983 : 44) – « Il faut que vous appreniez à faire de la bicyclette ! »19 – saura d’ailleurs répondre positivement à son ami, comme en témoignent ces lignes extraites d’une lettre du 2 mai 1897 (1983 : 83) : « Rouler à bicyclette est une grande joie pour moi : c’est merveilleux de s’asseoir tranquillement n’importe où, un peu fatigué et échauffé, et de regarder les buissons, les prés et les collines […] »20.

Tous les sujets qui viennent d’être évoqués concernent principalement la vie sociale de Schnitzler et de Hofmannsthal, et ces quelques aperçus confèrent en partie à leurs lettres respectives un caractère documentaire. Leurs échanges apportent ainsi un éclairage supplémentaire sur les modes de sociabilité dominants au sein de l’élite intellectuelle et culturelle de la Vienne des années 1890-1900, et tracent une sorte de sismogramme à la fois personnel et général du lieu et de l’époque. D’autres tableaux suivront, sous d’autres formes, par exemple grâce au roman de Musil L’homme sans qualités, dont la première partie paraît en 1930, ou grâce à l’essai de Hermann Broch Hofmannsthal et son temps, rédigé en 1950.

Toutefois, au-delà de ce premier volet documentaire et donc en partie général, et extérieur aux deux écrivains épistoliers, les lettres échangées par Hofmannsthal et Schnitzler contiennent aussi de nombreuses références à leur personnalité en tant qu’écrivains, et à leur activité en tant que créateurs. Leur correspondance ouvre ainsi les portes de l’intériorité, voire de l’intimité, ou pour reprendre les mots d’Anne Chevalier (Chevalier 1998 : 130),  elle « constitue un relais entre la solitude où l’on écrit et la société où l’on publie, et témoigne de cet échange perpétuel entre le dehors et le dedans. »

Dans les nombreuses lettres qu’échangent les deux auteurs, ceux-ci ne se limitent pas à relater les petits faits caractéristiques de leur vie sociale en tant que membres privilégiés du microcosme artistique viennois. Ils abordent aussi volontiers des thèmes fortement liés à leur activité littéraire, les deux correspondants devenant l’un pour l’autre, tour à tour, un lecteur privilégié, un critique, et surtout un collègue ou un confrère, concerné par les mêmes questions qui reviennent parfois comme des leitmotivs.

Comme chez nombre d’écrivains, le travail d’écriture en tant que tel est souvent présenté comme une activité pénible. Schnitzler, en particulier, est souvent conscient d’être confronté à une tension douloureuse entre deux interrogations : avoir ou non du talent, et vouloir forcer ce talent éventuel par un véritable travail sur la langue. Dans ses journaux intimes, que Jacques Le Rider désigne par le terme d’« égo-documents » (Le Rider 2000 : 169), mais aussi dans ses lettres à son jeune collègue, unanimement célébré pour la précocité de son talent, il évoque souvent une forme récurrente d’insatisfaction (1983 : 68)21, qu’il justifie par les doutes qui l’habitent quant à sa vocation. Dans une lettre du 9 novembre 1892 (1983 : 31), il se désigne par exemple comme un écrivain qui « travaille », mais qui est « malheureusement tout à fait sans talent »22. Le désir, souvent contrarié par la réalité, de « travailler » (1983 : 85)23 s’accompagne chez Schnitzler d’une perplexité constante vis-à-vis de sa propre « production ». Dans une lettre plus tardive, écrite le 7 octobre 1902, et donc à une époque où il est désormais reconnu comme écrivain, il s’en explique auprès de son ami en ces termes (1983 : 161) :

Pensez seulement à quel point « produire » est une chose impossible à saisir, à mesurer et à comprendre –, pensez que nous créons parfois sans nous en rendre compte, et qu’une autre fois (c’est ce qui m’arrive souvent), malgré tout notre acharnement, nous n’avons à peu près rien produit.24

Cette question était d’autant plus lancinante pour Schnitzler que Hofmannsthal ne semblait aucunement rencontrer les mêmes interrogations, exprimant parfois au contraire le sentiment que l’écriture était pour lui comme l’émanation naturelle d’une unité profonde au sein de lui-même et au sein du monde, et que « le poète » est « à ses bonnes heures » quelqu’un d’où « sortent les pensées, comme on dit lorsqu’on fait une réussite »25 (1983 : 58).

Une autre interrogation, liée au contexte artistique de l’époque, rapproche au contraire les deux écrivains, réunis par leur même adhésion au courant de l’esthétisme. Ce thème apparaît tout particulièrement dans deux lettres écrites fin août et début septembre 1893,  l’un et l’autre s’exprimant à l’unisson au sujet du rapport de « la beauté » et de « la vie ». Le 24 août 1893, Schnitzler raconte (1983 : 45) : « Ici, dans les quelques heures de notre séjour, nous avons vu beaucoup de beauté et beaucoup de vie », tandis que Hofmannsthal lui répond le 9 septembre par ces mots (1983 : 45) : « La beauté et la vie ! N’avez-vous pas remarqué que la vie vous plaît tout particulièrement bien quand, en fait, on ne vit pas ? »26. En effet, les rapports entre l’art et la vie, ou entre la poésie et la vie, constituent le fondement de ce courant d’esthétisme présent alors dans toute l’Europe – que l’on songe par exemple à Gide, Swinburne ou d’Annunzio –, et très influent à Vienne pendant cette période. Schnitzler et Hofmannsthal, sur le plan sociologique et sur le plan esthétique, ont, comme de nombreux autres jeunes artistes européens, le sentiment d’appartenir à une sorte d’élite, sociale et artistique. Une telle attitude est d’ailleurs fortement marquée par l’influence du nietzschéisme dominant à l’époque. A l’instar de la figure très popularisée de Zarathoustra, artiste et philosophe, vivant isolé de ses contemporains, et animé avant tout du désir de se distinguer de « l’homme de la masse », on professe ouvertement dans certains cercles son désintérêt pour la « question sociale » en général, et l’on cultive son apolitisme et son aristocratisme, toute adhésion naïve et entière à la vie ordinaire n’apparaissant que comme banalité, voire grossièreté.

On constate ainsi, chez Schnitzler et chez Hofmannsthal, un rapport problématique à la vie, sous des formes parfois convergentes. Le réel est le plus souvent ressenti, par l’un et par l’autre, comme une entrave, une pesanteur et une contrainte : Schnitzler voudrait être « débarrassé de toutes les affaires extérieures » (1983 : 90)27, tandis que Hofmannsthal, à l’occasion de ses périodes militaires loin de Vienne, doit faire l’expérience d’une solitude ressentie comme radicale dans un milieu absolument indifférent à son activité poétique (1983 : 103)28. Influencé en outre par l’esprit néoromantique lié à l’esthétisme, Hofmannsthal entretient une relation souvent onirique avec la réalité, confondant volontiers rêve et vie rêvée, au nom du pouvoir créateur de l’imagination, le réel pouvant même à ses yeux « ne pas exister du tout » (1983 : 74)29.

De cette convergence des points de vue entre Schnitzler et Hofmannsthal naît une proximité certaine sur les plans artistique et humain. Il convient néanmoins de souligner que le jeu de miroirs qui s’instaure entre les deux écrivains, au moment où tous les deux sont encore des auteurs débutants, subit un renversement paradoxal de perspective quand on considère le rapport du plus âgé – Schnitzler – au plus jeune – Hofmannsthal. Ce dernier est même si jeune qu’il doit présenter ses excuses à son ami quand ses examens universitaires l’empêchent d’accepter telle ou telle invitation ou de lui écrire (1983 : 103)30. Pourtant, Schnitzler n’est pas le mentor que l’on aurait pu imaginer, même s’il commente volontiers les œuvres de son correspondant (1983 : 63)31. Les remarques de Hofmannsthal au sujet des ouvrages de son ami ne sont pas moins fréquentes, et prennent même parfois la forme de conseils professionnels quasi péremptoires, comme si l’assurance du jeune « génie » était vouée à pallier les doutes et les incertitudes de son aîné. A propos du drame Freiwild, par exemple, Hofmannsthal emploie toute une série d’impératifs, qui sont autant d’injonctions à remanier la pièce écrite par Schnitzler. Il écrit, dans sa lettre datée du 16 juillet 1896 (1983 : 70) : « Individualisez cette rhétorique et mettez-la dans la bouche du personnage principal, renforcez et densifiez-la (la rhétorique pure manque toujours d’épaisseur) […] et n’ayez pas peur de votre propre fougue »32.

C’est donc une relation paradoxale qui s’est peu à peu instaurée entre les deux collègues d’écriture, et les tensions éventuelles qui en résultent sont le plus souvent résolues par des traits d’humour, d’autodérision ou d’ironie. Hofmannsthal termine par exemple l’une de ses lettres à Schnitzler par cette pirouette à la fois anodine et révélatrice (1983 : 127) : « Suivez-moi, je suis le plus intelligent ! […] / P. S. Je ne suis pas sérieux quand je dis que je suis le plus intelligent. Sinon, vous allez peut-être vous sentir vexé. Continuez à écrire ! »33.

Un peu plus tard, Schnitzler aura lui aussi recours à l’ironie à l’égard de son ami, commençant l’une de ses lettres avec une adresse qui frappe par la vivacité apparente du ton ; en effet, il traite Hofmannsthal de « fils de millionnaire juif », d’« écrivain de comédies s’étalant sur les sacs d’or de ses ancêtres », de « franc-maçon » et de « dénigreur du théâtre impérial et royal » (1983 : 148)34.

Malgré les déséquilibres et les paradoxes qui traversent le dialogue épistolaire entre Schnitzler et Hofmannsthal, les deux écrivains vont partager une proximité de plus en plus grande, fondée sur les « affinités électives » qui sont nées d’abord de leur vocation commune, celle de l’écriture littéraire. Au fil du temps, ce dialogue entre écrivains va aussi s’enrichir de touches de plus en plus personnelles, révélant, au-delà du registre littéraire, la profondeur de l’amitié qui les a finalement réunis.

La correspondance qui se tisse entre les deux écrivains contient certains passages où s’expriment l’amitié, voire la fraternité, qui les lient, des moments très intimes de leurs vies respectives étant alors évoqués sous la forme de confidences à la fois ouvertes et retenues. Ainsi, Schnitzler dévoile à son ami le chagrin qu’il ressent après la mort de l’une de ses compagnes (1983 : 119)35 ; Hofmannsthal, pour sa part, décide de cesser de « ne rien dire » au sujet de son prochain mariage (1983 : 143)36, et il révèle à Schnitzler le nom de sa future épouse, tout en le priant de n’en parler à personne. Le vouvoiement, constamment pratiqué au fil de toutes les lettres échangées, s’explique évidemment par les usages de l’époque, mais il témoigne aussi de ce mélange de proximité et de retenue propre à cette amitié.

Il est un autre thème, le plus souvent abordé par Schnitzler, qui amène le lecteur de ces lettres à pénétrer au plus profond de cette amitié à la fois évidente et complexe. Schnitzler sait que son amitié pour Hofmannsthal est indissociable de l’admiration qu’il voue au jeune poète brillant, voire de sa fascination, en partie irrationnelle, pour celui qu’il considère comme un « génie ». Il se reproche par exemple d’être souvent « trop tendre » (1983 : 66)37 dans ses écrits à son ami. Toutefois, il ne peut s’empêcher de répéter à quel point il apprécie Hofmannsthal « aussi bien en tant que poète qu’en tant qu’être humain » (1983 : 39)38. Cette sorte de dépendance vis-à-vis de la reconnaissance de Hofmannsthal, dans laquelle s’exprime peut-être un complexe d’infériorité, se traduit encore dans les lettres de Schnitzler par les nombreuses manifestations de son impatience de revoir Hofmannsthal, ou de lire sa prochaine lettre. « Je serais très heureux de pouvoir à nouveau passer un moment avec vous » (1983 : 36)39 : cette formule se retrouve sous de multiples formes au fil des lettres échangées pendant les quelque quarante années de leur amitié.

Toutefois, il serait erroné d’en conclure que l’impatience ne se trouve que du côté de Schnitzler. L’attente de leurs rencontres, réelles ou épistolaires, est tout aussi grande chez Hofmannsthal, leur dialogue, sous forme orale ou écrite, lui apparaissant comme un élément fondamental de leur amitié. « Pensez que jamais des lettres ne m’ont autant réjoui » (1983 : 54)40, ou encore : « Nous nous voyons trop rarement. » (1983 : 65)41: de tels élans se retrouvent très fréquemment sous la plume de Hofmannsthal.

Cette impatience réciproque s’explique par leur commune conscience d’être liés par une sympathie profonde, une sorte de communion des âmes, que Schnitzler voit très tôt se manifester par « les signes évidents » de son désir « de rester en lien » (1983 : 57)42. Hofmannsthal, lui aussi sensible à ce qui le lie à Schnitzler, désignera plus tard cette union spirituelle et humaine par l’expression de « l’être ensemble » (1983 : 129)43. L’amitié que partagent Hofmannsthal et Schnitzler est ainsi, en tant que telle, un sujet central dans leurs lettres, lesquelles ont aussi la fonction d’exprimer ce que Schnitzler nomme « la chaleur de [leur] relation » (1983 : 96)44.

La rencontre épistolaire des deux écrivains Schnitzler et Hofmannsthal à partir de 1891 se produit à un moment décisif dans l’existence de chacun des deux artistes, puisqu’ils se trouvent l’un et l’autre sur un seuil, prêts à se consacrer de plus en plus intensément à une œuvre littéraire qui emplira leur existence. La fréquence des lettres échangées manifeste l’importance que prenait chaque rencontre ou chaque discussion réunissant les deux amis dans les cafés ou les théâtres de Vienne. Chacune des lettres peut ainsi être lue comme une sorte de complément ou de prolongement écrit de rencontres orales, dont nous n’avons évidemment qu’un écho tardif, mais qui se prolongent par une sorte de résonance que l’on peut imaginer infinie.

La différence d’âge qui sépare les deux auteurs ne permet pas non plus de réduire leur relation épistolaire et amicale au schéma banal d’un aîné protecteur et conseiller de son cadet. Le rapport inversé et donc complexe qui s’est instauré entre Schnitzler et Hofmannsthal entraîne une révision de l’image proposée par José-Luis Diaz, qui parle de « chrysalides épistolaires » lorsque « dans la correspondance d’un écrivain […], le futur écrivain s’éprouve dans les différents miroirs que lui tendent ses correspondants. » (José-Luis Diaz 1998 : 118, 122). On peut souligner que dans le cas de la correspondance entre Schnitzler et Hofmannsthal, l’ensemble de leurs lettres contribue tout autant à la gestation inversée de deux talents littéraires qu’à une maïeutique réciproque de l’amitié.

Si nous considérons enfin plus spécifiquement la position de Hofmannsthal vis-à-vis de la forme épistolaire, nous pouvons constater qu’il y a chez cet auteur une sorte d’idiosyncrasie entre cette forme d’écriture et toutes celles qu’il explorera par ailleurs. A Schnitzler, dont il vient de lire Anatole, l’un de ses premiers textes de théâtre, Hofmannsthal révèle comment, de son côté, il travaille à son drame Ascanio et Gioconda, lui livrant certaines des clés de son mode d’écriture que l’on peut qualifier d’impressionniste. Il affirme par exemple considérer « les mots et les dialogues » comme « des flacons de parfum, des accumulateurs et des condensateurs d’atmosphère » dont il attend un effet de « suggestion » (1983 : 26)45.

Dans sa correspondance, Hofmannsthal procède de façon analogue, et ses lettres contiennent les mêmes pulsations sensibles, vibrant ainsi selon le rythme impressionniste et lyrique qui caractérise ses poèmes ou ses drames de jeunesse, où alternent sensations, impressions et états d’âme, au gré des différents instants que le moi cherche à saisir et à transcrire. C’est en ce sens que la note de journal intime et la lettre sont pour lui des formes préparatoires au poème, selon une cohérence poétique que, par exemple, il reconnaît et apprécie à propos de l’œuvre de Hebbel (1983 : 170)46.

On ne saurait enfin omettre de mentionner que Hofmannsthal a magnifié la forme de la lettre en écrivant en 1902 la Lettre de Lord Chandos (Hofmannsthal : 1979, 1980)47, lettre fictive adressée par ce lord au philosophe anglais Francis Bacon. Dans cette lettre, composée au moment où il se pose radicalement la question du langage, Hofmannsthal développe les étapes de la crise de l’écriture qu’il traversait alors, tout en la résolvant par la qualité même du verbe poétique, lequel transcende la forme apparemment banale de la lettre. Mesurées à cette « Lettre », les lettres du jeune Hofmannsthal à son ami Schnitzler en constituent d’une certaine façon le prélude, mais un prélude indispensable.



Liste des références bibliographiques

Bibliographie
Correspondance

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Œuvres de Hofmannsthal et Schnitzler

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Hofmannsthal, Hugo (von) (1979 f). Le Chevalier à la rose et autres pièces, traduit de l’allemand par Colette Rousselle, Jacqueline Verdeaux, Léon Vogel, Henri Thomas. Paris : Gallimard.

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Notes de bas de page


1 Schnitzler, Arthur (1993). Anatol – Dramen 1889-1891. Frankfurt/M. : Fischer, 31-44. / Schnitzler, Arthur (1989). Anatole. Arles : Actes Sud.
2 Schnitzler, Arthur (1994). Reigen – Liebelei. Frankfurt/M. : Fischer, 23-102. / Schnitzler, Arthur (2002). La ronde. Paris : Stock.
3 Schnitzler, Arthur (1984). Leutnant Gustl und andere Erzählungen. Frankfurt/M. : Fischer, 207-236. / Schnitzler, Arthur (2005). Le lieutenant Gustl. Paris : Pocket.
4 Schnitzler, Arthur (1999). Fräulein Else und andere Erzählungen. Frankfurt/M. : Fischer. / Schnitzler, Arthur (2002). Mademoiselle Else. Paris : Stock.
5 Schnitzler, Arthur (1997). Therese. Chronik eines Frauenlebens. Frankfurt/M. : Fischer. / Schnitzler, Arthur (1981). Thérèse. Paris : Calmann-Lévy.
6 Hofmannsthal, Hugo (von) (1979 c). Gesammelte Werke – Gedichte, Dramen I, 1891-1898. Frankfurt/M. : Fischer, 279-298. / Hofmannsthal, Hugo (von) (1979 e). La Mort et le Fou. Paris : Gallimard, 35-60.
7 Hofmannsthal, Hugo (von) (1979 d). Gesammelte Werke – Dramen V. Frankfurt/M. : Fischer. / Hofmannsthal, Hugo (von) (1979 f). Le Chevalier à la rose et autres pièces. Paris : Gallimard. / Hofmannsthal, Hugo (von) (1992). La Femme sans ombre. Lagrasse : Verdier.
8 Die Frage war damals für uns junge Leute, namentlich für uns Juden, sehr aktuell, da der Antisemitismus in den studentischen Kreisen immer mächtiger emporblühte. Die deutschnationalen Verbindungen hatten damit begonnen, Juden und Judenstämmlinge aus ihrer Mitte zu entfernen […]. (Schnitzler 1981 : 152.)
9 „Das Phantasma des jüdischen Bluts“ (Weinzierl 2007 : 17-48.)
10 Mein Vater stand meinen schriftstellerischen Versuchen (er bekam natürlich nicht alle zu Gesicht) nach wie vor ohne Sympathie gegenüber, und mit Rücksicht auf meinen ärztlichen Ruf, der sich aus guten Gründen noch immer nicht befestigen wollte, wünschte er damals, daß ich als Belletrist mindestens nicht unter meinem Namen hervortreten sollte. (Schnitzler 1981 : 279.)
11 Hofmannsthal erschien in seinen kurzen Knabenhosen, etwas nervös und befangen, und begann zu lesen. „Nach einigen Minuten“, erzählte mir Schnitzler, „horchten wir plötzlich scharf auf und tauschten verwunderte, beinahe erschrockene Blicke. Verse solcher Vollendung, solcher fehlloser Plastik, solcher musikalischer Durchfühltheit, hatten wir von keinem Lebenden je gehört, ja seit Goethe kaum für möglich gehalten. […]“ Als Hofmannstahl endete, blieben alle stumm. „Ich hatte“, sagte mir Schnitzler, „das Gefühl, zum erstenmal im Leben einem geborenen Genie begegnet zu sein, und ich habe es in meinem ganzen Leben nie mehr so überwältigend empfunden.“ (Zweig 1970 : 46.)
12 Nous rejoignons ici le point de vue de Brigitte Diaz qui écrit (2002 : 69-70) : « Tout comme l’autobiographie, la correspondance a ses âges et ses tournants. En restant attentif aux modulations de la voix de l’épistolier sur la longue durée d’une correspondance ‘générale’, ce sont les premiers chapitres des correspondances qui nous retiendront d’abord : les genèses des correspondances ou les correspondances des genèses, que ces débuts soient ceux d’une relation, d’un projet existentiel, d’une oeuvre… »
13 Was kann, und was darf ich Ihnen sagen! Wir sind auch Eltern, und wir weinen mit Ihnen. 
14 Auch davon ist man ein bissel niedergeschlagen […].
15 Wann wird man sich Briefe phonographieren können? – Die Zeit seh ich kommen, wo die Leute über unsre mühselige Correspondenzerei lächeln und staunen werden.
16 Mir ginge es auch recht gut (besser als lange) wenn nicht dieses unglaubliche Wetter wäre.
17 In Eile werden alle Literaturgeräthe zusammengerafft: Mangel an Talent, verfrühte Abgeklärtheit, […] Grössenwahn […]. (1972 : 36.)
18 Matinée im Français.
19 Sie müssen Bicycle fahren lernen! (11 août 1893. V. aussi 1983 : 42, 59, 61, 85.)
20 Das Radfahren macht mir eine große Freude: es ist wunderschön, ein bissel ermüdet und erhitzt sich irgendwo still hinzusetzen und über die Sträuche, die Wiesen und die Hügel hinzuschauen […]. (V. aussi 1983 :151.)
21 Das hängt wohl mit meiner mangelnden Fähigkeit abzuschließen zusammen. Abzuschließen in jedem Sinn. Fehler meines Lebens und meiner Kunst sind daraus zu erklären. / Cela est sans doute lié à mon incapacité à conclure. Conclure dans tous les sens du mot. Ce qui explique les erreurs commises dans ma vie et dans mon art. (Lettre du 29 juin 1896.)
22 Ich arbeite; bin aber leider sehr talentlos.
23 Ich möchte so gern zum Arbeiten kommen. / J’aimerais tant arriver à travailler. (Lettre du 6 mai 1897.)
24 Denken Sie nur was „Production“ für ein unfassbares, unmessbares und unbegreifliches Ding ist – wie wir zuweilen schaffen, ohne es zu bemerken und ein andres Mal (mir geht es öfters so!) in aller Geschäftigkeit so gut wie nichts geleistet haben.
25 Denn meine Gedanken gehören alle zusammen, weil ich von der Einheit der Welt sehr stark durchdrungen bin. Ich glaube sogar ein Dichter ist eben ein Mensch, dem in guten Stunden die Gedanken „ausgehen“ wie man beim Patiencelegen sagt. (Lettre du 9 août 1895.)
26 Hier haben wir in den paar Stunden unsres Aufenthalts viel Schönheit und Leben gesehen. / Schönheit und Leben! Ist Ihnen das nicht aufgefallen, daß einem das Leben so ganz besonders gut gefällt […], wenn man […] eigentlich nicht lebt?
27 Könnten einem doch nur alle äußeren Sachen abgenommen werden. (Lettre du 9 juillet 1897.)
28 Lettre du 2 juillet 1898, de Czortków, « à 26 heures de Vienne ! » / „26 Stunden von Wien!“ (1983 : 103.)
29 Auf das Wirkliche kommts nicht an, denn vielleicht existiert es gar nicht. / Ce n’est pas le réel qui importe, car peut-être qu’il n’existe pas du tout. (21 août 1896, 1983 : 74.)
30 Übermorgen Donnerstag ist meine Prüfung, dann werde ich Ihnen gleich schreiben. / Après-demain jeudi, j’ai mon examen ; ensuite, je vous écrirai très vite. (Lettre du 21 juin 1898.)
31 Lieber Hugo, eben habe ich den Kaufmannssohn gelesen. Folgendes find ich: die Geschichte hat nichts von der Wärme und dem Glanz eines Märchens, wohl aber in wunderbarer Weise das fahle Licht des Traums […]./ Cher Hugo, je viens de lire « Le fils du négociant ». Voici mon avis : l’histoire n’a rien de la chaleur et de l’éclat d’un conte, mais, de façon merveilleuse, la lumière blême du rêve […]. (Lettre du 26 novembre 1895)
32 Individualisieren Sie diese Rhetorik und legen Sie sie der Hauptperson in den Mund, verstärken und verdichten Sie sie (reine Rhetorik ist immer dünn) […] und fürchten Sie sich nicht vor Ihrem eigenen Feuer.
33 Mir folgen, ich bin der Gescheitere! […] / P. S. Es ist nicht ernst, daß ich der Gescheitere bin. Sonst sind Sie vielleicht beleidigt. Immer schreiben! (Lettre du 20 juillet 1899.)
34 Jüdischer Millionärssohn, auf den Geldsäcken seiner Ahnen herumprotzender Komödiendichter, Freimaurer und Erniedriger des k. u. k. Hofburgtheaters. (Lettre de juin 1901.)
35 Mein lieber Hugo! ich danke Ihnen sehr daß Sie noch einmal bei mir waren. Was soll ich Ihnen heute weiter sagen. Ein Tag ist schrecklicher als der andre; es ist viel grauenvoller und hoffnungsloser als irgend ein Wort darüber. / Mon cher Hugo ! je vous remercie beaucoup que vous soyez venu me voir encore une fois. Que vous dire d’autre aujourd’hui. Chaque jour est plus terrible que le précédent ; tout est plus horrible et plus désespéré que tout ce que je pourrais en dire. (Lettre du 22 mars 1899.)
36 Hier scheint mir […] in dem Nicht-erwähnen einer bestehenden Situation zum ersten Male eine wirkliche Unwahrheit zu liegen […]. / Ici il me semble […] pour la première fois que c’est une véritable non-vérité que de ne rien dire d’une situation existante. (Lettre du 27 juillet 1900.)
37 Vielleicht ist es ein Fehler von vielen meiner Sachen, daß ich mit ihnen im Schreiben zu zärtlich geworden bin. (Lettre du 23 mai 1896, 1983: 66.)
38 Ich […] schätze Sie sowohl als Poeten wie als Menschen sehr hoch. (Lettre du 5 juillet 1893, 1983 : 39.)
39 Ich wäre sehr erfreut, wieder einmal mit Ihnen zusammen zu sein. (Lettre du 18 février 1893, 1983 : 36.)
40 Denken Sie, daß mich Briefe noch nie so gefreut haben. (Lettre du 23 juin 1895, 1983 : 54.)
41 Wir sehen uns zu selten. (Lettre du 13 mars 1896, 1983 : 65.) 
42 Denn solche deutliche Zeichen eines In-Verbindungbleibens tragen zum allgemeinen Lebensgefühl, bei mir wenigstens, recht viel bei. (Lettre du 28 juillet 1895, 1983 : 57.)
43 Ich […] freue mich sehr auf unser Zusammenseyn. (Lettre du 21 août 1899, 1983 : 129.)
44 Die Herzlichkeit unsres Verhältnisses (Lettre du 4 octobre 1897, 1983 : 96.)
45 Worte und Dialogstellen […] [dienen] mir aber als Parfümflaschen, als Stimmungs-Accumulatoren und – Condensatoren, damit die Suggestion im Laufe der Detailarbeit nicht verloren geht. (Lettre du 4 août 1892, 1983 : 26.)
46 Fast beneide ich diejenigen, die nach uns einmal in Ihren ausführlichen Tagebüchern lesen und wochenlang ganz darin leben werden – wie es mir jetzt mit dem prachtvollen Briefwechsel Hebbels geht. Wirklich hier geht es so weit – ein ganz einziger Fall – daß uns das Alltagsgesicht einer Stimmung überliefert ist, dann der Brief […], und endlich […] das Gedicht, das aus ihr entstand./ J’envie presque ceux qui après nous liront vos journaux si détaillés et y vivront entièrement pendant des semaines – comme c’est le cas pour moi en ce moment à la lecture de la magnifique correspondance de Hebbel. C’est un cas unique : là, vraiment, cela va si loin qu’on nous donne d’abord la vision banale d’une sensation, puis la lettre […], et enfin […], le poème qui en est issu. (Lettre du 19 juin 1903.)
47 Ein Brief, Hofmannsthal (1979 b : 461-472) ; Une lettre Lettre de Lord Chandos (1980 : 75-87).

Pour citer cet article


Méry Marie-Claire. La correspondance entre Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, ou la rencontre artistique de deux écrivains viennois dans les années 1900.

Collection L'intime
[en ligne], Volume N°1 / Lettres d'écrivains européens : du romantisme au modernisme, 12 novembre 2010. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/intime/document.php?id=112 ISSN - 2114-1053




 
Collection électronique du centre de recherche interlangues "Texte Image Langage" (EA 4182) -
ISSN - 2114-1053